EPIQUE EPOQUE
laroutenapoleon@yahoo.fr
Bouquiniste
59, rue du Port - 35260 CANCALE
Le contrat de mariage
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Convention pour le mariage de l'Empereur Napoléon avec l'Archiduchesse Marie-Louise - Archives du Ministère des Affaires Etrangères
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La demande par Berthier
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Demande de mariage par procuration du maréchal Berthier, le dimanche 11 mars 1810
L'Archiduchesse
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Italie en 1789
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Metternich
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Clemens von Metternich, devenu après Wagram, en juillet 1809, se voit confier  les Affaires Etrangères an place de Stadion. Pour gagner du temps après cette défaite, il fera le mariage de l'Archiduchesse avec Napoléon. Il fera tout pour le défaire après la Campagne de Saxe de 1813...
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Les Mémoires du prince de Metternich, éditions Henri Javal, en 1959, en 4 volumes fort in 4°, dans boîtage
Caroline Murat
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Caroline Murat, soeur de Napoléon, épouse du roi de Naples Joachim Murat et aussi maîtresse de Metternich. Napoléon la charge du trousseau de noce et d'accompagner Marie-Louise venant en France pour son mariage.
Le Voyage de Noce - 1810
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Carte du voyage de noces, tirée du livre Journal de Marie-Louise, L'Adieu à l'Empereur de Charles-Eloi Vial, aux éditions Vendémiaire.
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http://www.editions-vendemiaire.com/catalogue/collection-bibliotheque-du-xixe/l-adieu-a-l-empereur/
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Plaque commémorative rappelant le violent incendie, lors du bal donné à l'Ambassade d'Autriche, à l'occasion du mariage impérial
La jeune Impératrice
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Marie-Louise, par Proudhon
Scribomaniaque
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Marie-Louise écrivait plusieurs lettres par jour à Napoléon, et notamment à la Duchesse de Montebello, sa Dame d'honneur. Dans l'intimité de Marie-Louise, avec Corvisart et la maréchale Lannes : c'est un article de Suzanne Huart dans le S.N. de 1986. Louise Géhenneuc, épouse du maréchal Lannes, duc de Montebello, sera sa plus proche amie. Mais, elle fera tout pour la séparer de Napoléon en 1814. Elle détestait l'Empereur depuis la mort de son mari, tué à la bataille d'Essling en 1809

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Le père, François II
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Portait de François II, Empereur d'Autriche, père de Marie-Louise.
Traité de Paris
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Traité de Paris, lundi 30 mai 1814.
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Article 2 : " Le royaume de France conserve l'intégrité de ses limites telles qu'elles existaient le 1er janvier 1792. " La France gardait la Savoie, Avignon et Montbéliard.
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Une convention est signée le 23 avril 1814, entre Monsieur frère du Roi et Lieutenant du royaume, avec l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Russie et la Prusse. Ces conditions, transformées en traité, l'article 32 prévoit " Dans le délai de 2 mois toutes les Puissances, engagées de part et d'autre dans cette guerre, enverront des plénipotentiaires à Vienne pour régler dans un Congrès général les arrangements devant compléter ce présent traité. "
Arrivée à Compiègne
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Peinture de Pauline Auzou, 1810
Marie-Louise, Compiègne
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Mariage religieux
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Peinture de Georges Rouget, 1810
Banquet du mariage
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Peinture d'Alexandre Dufay, 1812
Cortège nuptial
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Carosse du Sacre
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A Anvers
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Marie-Louise et son fils
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Napoleon en privé
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Napoléon et son fils
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Peinture d'Alexandre Menjaud, 1812.
Napoléon et ses neveux
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Peinture de Louis Ducis, 1810.
L'Impératrice
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Napoléon II
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Schöenbrunn
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Genève
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Maquette de la ville de Genève - http://www.ville-geneve.ch/dossiers-information/ville-geneve-expose-maquette/accueil/
Chamonix
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Peinture de Xavier Le Prince, 1824
Docteur Corvisart
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Ce bon docteur Corvisart, ne voulant pas aller à l'île d'Elbe, prescrit une cure thermale à Aix-en-Savoie
Maison Chevalley, à Aix
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Maison où a séjourné Marie-Louise, mais aussi Hortense...Aix étant en France, quelques problèmes vont se poser pour l'ex-Impératrice.
Fouché, duc d'Otrante
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Le ministre de la Police.
Baron Méneval
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Edition originale
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1814/1815
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Marie-Louise et la Cour d'Autriche entre les deux abdications, par le petit-fils du baron Méneval.
Mémoires de Méneval
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COLORNO
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Le château Farnese, à Colorno
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Au-dessus du porche d'entrée, les lettres M et L, entrelacées
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Raccourci de l'Histoire : c'est dans ce château qu'est né le comte de Narbonne, fils naturel de Louis XV et aide de camp de Napoléon, qui jouera un rôle lors de son mariage avec Marie-Louise...
Neipperg
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Marie-Louise, son second mari Adam Neipperg et leurs enfants.
Parme
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L'écu représentant Marie-Louise, duchesse de Parme.
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Le Palais ducal à Parme.
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Aidée par Neipperg, Marie-Louise entreprend à Parme, des travaux envisagés par Napoléon, lorsque le duché était département français, comme ce pont, mais aussi des routes, écoles, hospices...
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De nos jours, le souvenir de la Duchesse est toujours positivement ressenti, comme le montre cette enseigne commerciale.
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Le Musée Glauco Lombardi à Parme.
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La sépulture d'Adamo Neipperg dans l'église Santa Maria della Secatta
1810 - LE VOYAGE DE NOCE DE NAPOLEON ET MARIE-LOUISE

Dès le 4 avril 1810, après la visite de Metternich, Napoléon et Marie-Louise quittent les Tuileries pour Saint-Cloud, et l’on s’accorde une journée de repos. Le jeudi 5, on file sur Compiègne, où la lune de miel s’organise d’une façon paisible. Jérôme, toujours couvert de bijoux, a 26 personnes à sa suite, Elisa 14, Caroline et Augusta, épouse Eugène, au moins autant. En princesse royale bien élevée de la maison d’Autriche, tombée dans cette famille de bourgeois corses, donnant du maman, du ma sœur, du mon frère, Marie-Louise se tient en défiance. Faisant l’éloge de chacun, elle écrit à son père : " Ma belle-mère est une très agréable et très respectable princesse, mes belles-soeurs sont fort aimables, la vice-reine bien jolie, mais elle ne sait pas qu’on lit par-dessus son épaule… "  Comment discerner dans cet ensemble ? Elle perçoit une différence entre son mari qui a des façons qui ne sont qu’à lui, pour faire oublier son origine. Il a du brillant quand les autres ont du clinquant, s’il a de la gloire, les autres ont du ridicule. Julie avec son pauvre visage maladif semble misérable sous ses manteaux chargés de pierreries. D’ailleurs, elle ne tarde pas à repartir à Mortefontaine, où l’attendent ses filles et ses nièces. Catherine de Westphalie reste irritée du peu d’affabilité que Marie-Louise lui a montré à Stuttgart. La femme d’Eugène, Augusta de Bavière ne lui pardonne pas sa déchéance d’être à peine vice-reine et joint à la haine des Beauharnais vis-à-vis des Bonaparte, celle des Wittelsbach vis-à-vis des Habsbourg. Elisa, enceinte et fatiguée, déplaît par son air d’autorité et sa laideur masculine. Il n’y a que sa petite Napoléone, 4 ans, que Marie Louise prend en passion. Pauline l’intimide par l’éclat de sa beauté, ses excès de toilettes. Caroline, depuis le renvoi de son chien Zozo, est haïssable par son manque de tact. De plus le ton qu’elle prend, qui plaît aux hommes, lui déplaît profondément. Il n’y a qu’Hortense, la plus affinée, la mieux capable par son aisance et sa souplesse de réconcilier la nouvelle Impératrice avec les formes françaises. Mais, elle doit, dans les larmes, suivre son mari de Louis en Hollande. Les jours à Compiègne se passent dans les fêtes, pièces de théâtre, concerts, parties de billard, mais aussi de cache-cache, colin-maillard et furet du bois-joli. Chaque jour, des fournées de Parisiens montant pour être présentés, font la révérence à l’Impératrice. La foule est telle que les chambres en ville se louent 750 frs pour quelques jours, certains couchent dans leur voiture. Le séjour devient triste et fastidieux. Napoléon se montre énervé et souvent silencieux. Un jour, il reste immobile au milieu d’un cercle, fixant le parquet sans dire un mot puis sortant comme d’un rêve, fait signe à sa femme et rentre avec elle dans ses appartements. A 19 ans, la candide Marie-Louise découvre l’amour. Elle avouera que ses premiers amusements est de rechercher les phrases censurées dans ses livres de jeune fille pour contenter sa curiosité en remédiant à son ignorance. Napoléon ne s’éloigne pas trop de son épouse. Juste le temps de quelques galops qui lui sont nécessaires, il revient bien vite au château pour retrouver l’intimité conjugale. A 41 ans, Napoléon fait le jeune homme, comme son épouse aime la danse, il apprend…Constant est chargé de lui serrer la taille qui commence à s’épaissir, dans des gilets ajustés, de le pomponner avec des pâtes adoucissantes, des pommades pour fixer ses cheveux légers. Il abandonne le tabac à priser qui noircit ses narines et demande à Murat des bretelles, des jarretières et des gants brodés. Son regard bleu foncé reste étonnamment jeune et pénétrant, son sourire séduisant s’épanouit sur de petites dents régulières, très blanches, chose très rare à cette époque. Finalement, Marie-Louise se complaît cette l’intimité avec son mari qui se révèle être attachant. Quand il doit s’absenter pour une réunion de travail, Marie-Louise s’inquiète : " Mais que fait donc mon méchant galant ? Il m’abandonne ? " Ces attentions touchent l’ogre enivré. Les chansonniers et les journaux étrangers s’emparent des diminutifs de Nana et Popo, employés par la jeune femme. On croit rêver… Quand Napoléon se décide de partir en voyage pour faire connaître et admirer sa jeune épouse, une sorte de voyage de noces. Après son voyage de Vienne à Paris, quand même assez éprouvant, Marie-Louise aurait pu espérer un peu de repos. Mais l’Empereur infatigable voulait montrer l’Impératrice à l’Empire et l’Empire à l’Impératrice. On peut se demander s’il ne fait pas une faute de goût en lui proposant les anciennes provinces Autrichiennes de Belgique et des Pays-Bas ou au contraire s’il veut consolider la réunification de la Belgique et de la Hollande en leur montrant la nouvelle Impératrice aux anciens sujets de la maison d’Autriche. Pragmatique, Napoléon joint l’utile à l’agréable. Un voyage de noces avec sa jeune femme et un voyage de travail. Après l’expédition de Walcheren en 1809, il a l’intention de réunir toute la Hollande pour organiser plus complètement la défense des côtes face à l’Angleterre, afin de consolider le Blocus. Il compte également inspecter sa nouvelle Marine après le coup d’arrêt de Trafalgar.

Frédéric Masson toujours très précis (pp.228 in Marie-Louise, Librairie Paul Ollendorf) : " Cela ne va pas sans une suite imposante. Le roi et la reine de Westphalie sont du voyage car l’Empereur estime qu’il faut à sa femme quelque princesse pour compagne et qu’il est mieux de la prendre allemande. Catherine est toute indiquée… On a pensé à la vice-reine mais il paraît qu’elle est mal élevée et ce n’est qu’une Wittelsbach. A défaut Eugène viendra, puis le Major général (Berthier), le ministre de la Marine (Decrès), car on ira à Anvers, le secrétaire d’Etat (Aghaton Fain), le service de l’Empereur, 29 personnes, et pour l’Impératrice, outre la dame d’honneur (Maréchale Lannes), le chevalier d’honneur (comte de Beauharnais)), le premier écuyer (prince Aldobrandini Borghèse), trois dames du palais, deux chambellans, deux écuyers, un médecin, quatre huissiers, trois femmes rouges, trois femmes noires, deux blanches. Avec les soixante-dix gagistes du service du grand maréchal (Duroc), pour la table, l’appartement et la livrée, c’est cent vingt-deux personnes transportées dans trente-cinq voitures exigeant cent quatre-vingt-huit chevaux. Il faut de plus dix-huit bidets pour la selle, trente-neuf chevaux pour le service de Jérôme : c’est donc deux cent cinquante chevaux de poste mis en mouvement. De plus les écuries impériales fournissent neuf brigades de selle (quatre-vingt-dix-neuf chevaux), deux attelages à huit, quatre à six pour voiture de ville, douze attelages à six pour calèches à la Daumont : cent douze chevaux et enfin il y a le service d’escorte : six cent vingt huit cavaliers des divers corps de la garde plus cent quarante marins qu’on expédie en poste à Anvers. C’est un corps d’armée qu’on mobilise. " Le service personnel de l’Impératrice, en dehors de ce quelle partage avec l’Empereur, exige trois berlines à chiffre à six chevaux et un fourgon à cassette. Une berline marche avec chacun des services : le premier part douze heures avant Sa majesté, le deuxième en même temps, le troisième douze heures après. Chaque berline transporte une femme rouge, une noire, une blanche, un jeu de toilettes habillées pour les différentes occasions et trois petits paquets garnis chacun d’une toilette complète en chemises, camisoles, jupons, mouchoirs, bonnets de nuit, bas, souliers, etc… pour remplacer les objets employés à chaque coucher et éviter de déballer quand on ne séjourne pas. De plus, dans chaque berline, un nécessaire complet, une bassinoire, un bidet avec sa seringue, un pot de nuit, un étui avec trois verres, un oreiller, une couverture, un drap de peau, une paire de draps de batiste. Les fourgons de toilette avec les garçons d’atours vont avec le premier service. La chaise du premier secrétaire de la dame d’honneur, où sont les présents, va avec la troisième : car si l’Empereur se réserve les récompenses d’honneur, les tabatières à portrait ou à chiffre, les bagues à l’N, les étoiles de la Légion. Si c’est en son nom, les grosses gratifications aux soldats malades ou aux ouvriers des manufactures qu’il visite, il veut pour Marie-Louise le rôle de bienfaisance, de conquérante des coeurs, où excellait Joséphine. C’est elle qui va remettre, en son nom, l’argent pour les pauvres, elle qui de ses mains distribuera les montres, chaînes, bagues, bracelets aux jeunes filles qui lui offriront des fleurs, elle qui dira des mots de remerciements, les paroles appropriées qui double la valeur des présents. C’est à elle, en effet, que ce voyage est dédié. C’est vers elle que se dirigent les hommages, c’est pour elle les arcs de triomphe

Le dimanche 27 avril, soit moins d’un mois après être passés sous de dais du cardinal Fesch, Napoléon et Marie-Louise, un mois après leur première nuit, quittent Compiègne de grand matin, pour Saint Quentin. Le cortège se met en place, Metternich et Schwarzenberg sont du voyage. Marie-Louise a pu dire au comte de Metternich : "Je suis sûre qu’à Vienne, l’opinion générale est que je suis livrée à des angoisses journalières. Mais la vérité n’est souvent pas vraisemblable. Je n’ai pas peur de Napoléon et je commence à croire qu’il a peur de moi. " A Saint Quentin, l’arc de triomphe à l’entrée de la ville est décoré des deux écussons accolés de la France de l’Autriche. La fille du maire, Mlle Joly-Bammeville, présente des corbeilles contenant les produits de la région : robe de linon brodée en or, châle façon cachemire, pièce de mousseline et de batiste. Madame de Montebello lui remet une montre avec sa chaîne en perles. Saint Quentin, et sa célèbre basilique qui souffrira dans cent ans du premier conflit mondial, pourra araser ses remparts pour s’agrandir. L’Empereur l’a promis au maire. Le soir, un grand bal termine la soirée. Caroline, arrivée de Paris, y assiste, une moue décidée. De Saint Quentin à Cambrai le lendemain 28 avril, on déjeune sous la tente à Bellicourt, à l’entrée du souterrain qui va de Riqueval à Macquincourt, préfigurant le Canal Seine-Escaut. Napoléon inaugure le bief de partage et ses deux souterrains, bief le plus élevé du canal. Le blocus continental interdisant, par mer, le transport des charbons du Nord vers Paris, Napoléon fait achever le canal. Il a compris de bonne heure que les voies d’eau sont les premières routes que la nature nous a données. Le tunnel du Tronquoy est encore à sec mais on entre à Cambrai en gondole. Marie-louise en garde un mauvais souvenir : " Il se fallut de peu que nous fissions naufrage en chemin. Le gros prince de Schwarzenberg se penchait tellement d’un côté et de l’autre que notre gondole prit tant d’eau que nous eûmes les jambes mouillées jusqu’aux jarrets. Nous étions dans l’impossibilité de changer de chaussures, il fallut donc continuer au grand regret de ces dames qui avaient leurs toilettes abimées. La reine de Naples était de si mauvaise humeur qu’on ne put lui parler du reste de la journée. "
Le 29 avril, les souverains, après avoir fait des bêtises à Cambrai, se rendent à la messe, c’est dimanche, dans cette magnifique cathédrale Notre-Dame, puis prennent la route de Valenciennes. Caroline Murat s’est éloignée avec Metternich. Ce qui fait écrire à Marie-Louise, dans son carnet de voyage : "M. de Metternich reste le plus vilain fat qui ait été sur terre. " Au moins, elle n’a plus à supporter sa belle-sœur…Un arrêt à Valenciennes. Son premier voyage date du Directoire, en février 1798, quand général, Bonaparte avait fait une tournée d’inspection par Dunkerque, Gand, Anvers. Il y est revenu, Consul, en juillet1803, toujours par Gand, Anvers et Malines et y réside plus d‘une semaine, avant de partir par Louvain puis Maestricht, Liège, Huy, Namur et Givet, Mézières…Il revient en Empereur, l’année suivante, en août 1804, par Valenciennes, pour se rendre à Aix-la-Chapelle. Quittant Valenciennes pour la Belgique, le cortège impérial passe par Jemappes et Mons. Napoléon, souhaitant prolonger la navigation vers la Sambre et la Meuse, visite les travaux du canal de Mons à Condé. Il reçoit de l'ingénieur en chef Piou, un avant projet de jonction avec la Sambre. Un mois plus tard, le projet est approuvé...Après Condé-sur-l’Escaut, on entre dans le Hainaut, par la montée de Bon-Secours, passant devant la basilique. Par la Chaussée de Mons, on arrive à Anderlecht, vers 19 heures, pour aller loger à Laeken...Le lundi 30 avril 1810, une imposante flottille commandée par le vice-amiral, le Toulonnais Missiessy, en présence du ministre Denis Decrès, quitte Anvers pour Bruxelles. Mardi 1er mai, suivant le canal qui va de la capitale Belge au Rupel, puis le Rupel et l’Escaut, l’Empereur arrive triomphalement, dans un canot d’apparat à Willebroek, devant l’escadre d’Anvers. Les canons de tous les vaisseaux tonnent quand passe devant eux ce canot d’apparat ayant à bord les souverains, Berthier, Decrès et les principaux personnages de la cour. Ce canot servira durant tout le séjour. L’effort de Napoléon pour rétablir la marine commence à porter ses fruits et il veut le montrer. Pour cela, le il procède au lancement d’un vaisseau de 80, le Friedland, qui s’avance sur l’Escaut, béni par le clergé de Malines. Napoléon visite les vaisseaux, mais à la coupée de l’Anversois, vaisseau de 74, Marie-Louise se tord le pied droit…

Mercredi 2 mai : Napoléon reste cinq jours dans la région Anvers, soit à la Préfecture, soit dans des logements, parfois improvisés, dans le vent et la pluie. Napoléon écrit à Louis : " J’ai fait lancer des vaisseaux hier. Déjà mon escadre se porte à l’embouchure de l’Escaut. Ma flotte de Toulon, forte de 18 vaisseaux dont cinq à trois ponts est en appareillage. Un convoi considérable et trois vaisseaux de 80 sont à Cherbourg pour menacer les îles de Jersey. Je fais armer ma flottille de Boulogne, enfin je mets tout en mouvement pour tenir en échec les anglais. Il me tarde de savoir quand vous mettrez vos neufs vaisseaux en rade ". Jeudi 3 mai : A Anvers, on loge à la Préfecture. Visite de l’arsenal et l’emplacement de la ville nouvelle projetée au-delà de l’Escaut. On assiste au défilé du Géant et de ses suivants. Vendredi 4 mai : à Anvers, repas officiel le soir à l’Hôtel de ville. Un courrier discret lui a annoncé la naissance, à Walewice, de son fils Alexandre Waleski. Samedi 5 mai : Le roi Louis, maussade, rejoint. Napoléon lui réclame, en vertu du Blocus, la livraison de vingt et un bâtiments de commerce Américains avec les marchandises et de fournir pour juillet neuf vaisseaux. Louis raconte à son frère qu’il vient de rencontrer le banquier Ouvrard qui se rend d’Amsterdam à Paris où il doit demander à Fouché de nouvelles instructions pour la négociation que mène à Londres, Pierre Labouchère, banquier Hollandais, fils d’un protestant installé à La Haye, beau-frère du banquier Londonien Baring et neveu d’un armateur Nantais. Napoléon laisse éclater sa colère contre Fouché qui se permet de négocier la paix dans son dos et sans son consentement. Louis, consterné, fera prévenir Fouché par Malouet, préfet maritime à Anvers, du danger qui le menace. L’Empereur demande son avis sur cette affaire à Mollien, ministre du Trésor Public, lui recommandant de surveiller Fouché. Mollien, qui est un adversaire de Fouché, écrit à l’Empereur " qu’il s’agit d’un excès de légèreté et comme d’habitude se semer partout des aventures pour tirer parti de celles que le hasard pourraient conduire à bien ". Au retour, la foudre cependant va tomber sur Fouché comme, l’an dernier, elle était tombée sur Talleyrand…Louis repart à Amsterdam sans participer à aucune fête. On visite le vaisseau Dalmatie, sans lui…Julien Ouvrard et Joseph Fouché sont deux grands Nantais, le premier de Clisson, le second du Pellerin. Ils se connaissent. Fouché a été élu député à Nantes pendant la Révolution. A cette époque le jeune Ouvrard débute dans le commerce maritime, Nantes étant la porte du nouveau Continent Américain. Débiteur du Trésor en 1809, après son affaire des " Négociants réunis ", Ouvrard voit ses magasins saisis. Il est incarcéré à Sainte Pélagie, puis libéré à l’automne. Ouvrard comprend que rien ne peut se faire sans paix maritime et reprend avec Hope, de la banque Hope et Baring, à l’insu de Napoléon, un projet secret de paix avec l’Angleterre. Ouvrard retournera en prison en juin 1810, Fouché exilé dans sa Sénatorerie d’Aix-en-Provence…

Ce dimanche 6 mai, on quitte Anvers à 6 h. pour Breda, où l’on est à 15 h. Louis Garros note qu’il est nerveux et fait une scène au clergé venu le saluer. Marie-Louise écrit : " L’heure du déjeuner était passée depuis longtemps. Il était près de deux heures et l’Empereur ne voulut jamais me permettre de manger en voiture pour la bonne raison, disait-il, qu’il fallait qu’une femme n’ait jamais besoin de manger. La colère que me donnaient ces beaux raisonnements, jointe à la faim, m’accablèrent d’une migraine si affreuse qu’arrivée à Breda, à quatre heures, je vis le moment où je devrais rester en chemin. Mais l’Empereur, qui nous traite comme des grenadiers, nous force à continuer. J’étais de si mauvaise humeur que l’Empereur se fâcha, mais tout cela m’était fort égal et je le laissais gronder à tout son aise sans lui répondre. Il n’y a rien qui apaise autant les hommes que ce moyen… " Départ de Breda pour Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch) ville des Pays-Bas, capitale du Brabant-Septentrional et bientôt préfecture du département des Bouches-du-Rhin. Lundi 7 mai, A Bois-le-Duc. A 12 h. réception des autorités, visite de la ville et des fortifications. On part le mardi 8 mai à 7h, passage par Gertruydenberg, arrivée à Bergen op Zoom à 21 h. Mercredi 9 mai, De grand matin visite des environs de Bergen op Zoom
Marie-Louise raconte : " J’accompagne l’Empereur à Flessingue, il me coûterait trop de me séparer de lui. J’ai joui d’un spectacle qui m’ paru le plus beau que j’ai jamais vu, celui de sept vaisseaux de guerre. Je suis encore sourde de tous les coups de canon qu’on a tirés. Nous sommes montés à bord du Charlemagne mais pour y parvenir il faut avoir du courage l’escalier ressemble à une échelle dont les marches sont si hautes qu’il fallait monter avec le genou. Il se joignit à cela assez de vent pour occasionner des accidents fort désagréables. Je suis sûre que nous avons montré nos jambes à ces messieurs. Aussi je me suis promis de ne plus monter sur un vaisseau de guerre sans un pantalon ". C’est là, dans l’ancienne île de Walcheren, poussant vers Middelburg et Flessingue, que Marie-Louise s’offre une joyeuse escapade sur la plage. Avec Catherine de Wurtemberg, devenue reine de Westphalie, jeune épouse de Jérôme et nièce du Tsar, elles ramassent des coquillages. Ne connaissant rien à la marée, elles se font tremper par des vagues. Elle se retrouve quelques instants, la jeune Luisel. Trois jours à Middelburg avec réceptions et visites des travaux du port de Flessingue. Oudinot a commencé de prendre possession de la partie sud de la Hollande, en Brabant et en Zelande. Louis abdiquera le 1er juillet 1810...Le général Oudinot s’est distingué à Wagram, entre Masséna à gauche et Davout à droite. Dans une lettre au ministre de la guerre, datée de Schoenbrunn le 29 juillet 1809, l’Empereur dit : " C’est le général Oudinot qui a pris Wagram, le 6 à midi ". Ce Lorrain en partira avec le bâton et un mois plus tard, pour l’ensemble de son œuvre, il reçoit le titre de Duc, avec le domaine de Reggio, assorti d’une rente de quatre-vingt mille francs. Quand il est désigné pour occuper le sud de la Hollande, Oudinot comprend que son rôle sera plus pacifique que militaire. Ce n’est pas le héros des Grenadiers d’Oudinot, le héros de Friedland et de Wagram, mais l’organisateur de la principauté de Neuchâtel, au nom de Berthier, qui va avoir à démontrer ses talents. Oudinot ne pénètre pas au cœur de la Hollande. Il s’arrête à Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch) pour prendre la mesure, s’appliquant, en maintenant la discipline de ses troupes, à respecter les coutumes, à ménager les personnes avec tact et modération. La sagesse de son intervention fait accepter sans heurt la présence toujours humiliante d’une armée étrangère. L’expédition anglaise sur Walcheren, en 1809, a laissé un cuisant souvenir à Napoléon, qui inspecte la région minutieusement. Il reviendra, en 1811, contrôler. Oudinot reçoit les souverains à Bois-le-Duc et à leur second voyage en Hollande en 1811, il sera leur guide à Amsterdam. C’est maintenant qu’Oudinot apprend un malheur : la perte de son épouse Charlotte Derlin, avec laquelle il a sept enfants. Elle décède, à l’âge de 41 ans, à Bar-le-Duc, le 22 mai 1810. Son fils aîné, Victor, est venu, à franc étrier, lui apporter la terrible nouvelle.
Il faut lire cet épisode dans " Les Récits de Guerre et de Foyer " de sa seconde épouse, la jeune et talentueuse Eugénie de Coucy , celle-là même qui, cherchant son maréchal de mari, blessé à Polotsk, se verra prêter par Augereau, en passant à Berlin, une paire de culottes de peau, pour pas qu'elle ait froid aux cuisses, allant à Wilna, où elle trouvera son époux convalescent....Après trois jours passés à Middelburg, qui sera préfecture du département des Bouches de l'Escaut, départ après la messe. Arrêt à Fort Lillo à19 h, au Fort Frederic-Henry. Arrivée à Anvers à minuit. Le lundi 14 mai, d’Anvers on part à 17 h, pour Laeken où l’on arrive à 21 h. Vers 20 heures, le cortège est passé à Zemst. Le soir il y a réception et bal. Napoléon souffle à Marie-Louise : "vous écrirez à Bon Papa, que vous avez fait danser vos bons Belges "…Le mardi 15 mai, toujours à Laeken, avec au théâtre ce soir. Le lendemain, les souverains son invités à l’Hôtel de ville de Bruxelles où ils arrivent vers 21 h. L’Impératrice danse le quadrille avec son écuyer, le baron de Lalaing d’Audenarde et le jeudi 17 mai, on laisse Laeken, pour Gand où l’on est le midi. Le soir, de nouveau, fête à l’Hôtel de ville. Vendredi 18 mai : De bon matin, Napoléon part de Gand par la rive gauche de l’Escaut, en passant par Sas-de-Gand, Philippine, Terneuzen, Breskens qui fait face à Flessinge et Sluis/l’Ecluse. Ce territoire de la rive gauche, après les caprices du Congrès de Vienne, est désormais Néerlandais...L’Impératrice, elle, rentre directement de Gand à Bruges vers 14 h.Vers 22 heures la berline de Napoléon entre dans Bruges par la Porte de Damme. Le bourgmestre présente les clefs de la ville à Napoléon. Malgré la pluie et l’heure tardive, la foule est nombreuse à crier : "Vive l’Empereur, Vive notre souverain " !
Samedi 19 mai : A Bruges, Napoléon et Marie-Louise visitent des tombeaux de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne à la Cathédrale Notre-Dame. De retour à la préfecture, l’Impératrice reçoit un grand nombre de dames de la société bourgeoise. L’après-midi est consacré par le couple impérial à la réception des officiers de la Garde nationale et des régiments en garnison de la ville. Le soir, le bourgmestre de Bruges offre une grande fête avec bal à l’Hôtel de ville en l’honneur des souverains.
Le dimanche 20 mai, on arrive à Ostende par eau, à midi, visite du port, des jetées, des digues et des fortifications. Fête, le soir et lundi on file d’Ostende à Dunkerque où l’Empereur retrouve le roi Jérôme, avec qui il visite les fortifications. Quittant Dunkerque, le 22, en fin de matinée, Napoléon et Marie-Louise arrivent à Lille à 18 h. L’Impératrice y trouve une lettre de son père à laquelle elle répond aussitôt : " Votre gracieuse lettres fut pour moi comme un ange de consolation et je l’aie relue plus de dix fois.. " Elle en profite pour demander à Mme de Luçay d’envoyer à Vienne des bracelets pour les Archiduchesses ses soeurs et à sa mère une redingote de crêpe rose et blanc, des habits de chasse, des chapeaux et une bordure en tapisserie. Ces achats sont faits chez Leroy à Paris. Ce soir, à Lille, théâtre : on joue Richard Cœur de Lion. Mercredi 23 mai : A Lille, réceptions revue de la garnison sur l’Esplanade à 16 h. Fête dans la Salle des concerts le soir. Le jeudi matin, les souverains quittent Lille, pour déjeuner chez le maire à Béthune. Arrivée à Calais dans l’après-midi.
Vendredi 25 mai : Arrivée à la tour d’Odre à Boulogne. L’Empereur pour inquiéter les Anglais passe des troupes en revue et rédige des observations pour faire renforcer les défenses de Forts de Boulogne. Le soir réception. On quitte Boulogne, le lendemain avec un passage à Nempont-Saint-Firmin à 11 h. pour déjeuner à la sous-préfecture de Montreuil, chère à Jean Valjean…Passage à Abbeville à 14 h. visite de Saint Valéry, arrêt à Fécamp, arrivée à Dieppe à 18 h. Le dimanche matin, visite du port de Dieppe et messe du dimanche, suivie de réception, puis départ à midi pour être au Havre à 21 h. Lundi 28 mai : Visite des chantiers au Havre, des bassins, des fortifications. Il y a une réception en fin de matinée. On visite les frégates Amazone et Elisa. Le soir, les souverains sont invités par la municipalité. Départ du Havre le mercredi 30, à 7 h. Passage à Bolbec, Yvetot, Déville. On est à Rouen 15 h. Fête donnée par la ville puis, Théâtre des Arts. On quitte Rouen, ce vendredi 1er juin, dans la matinée. Après un arrêt à Louviers de 13 à 15 h. on passe à Saint Germain-en-Laye, pour être rendu à Saint-Cloud à 21h. Cette folle randonnée n’a pas été de tout repos. Le docteur Yvan, sollicité pour la foulure au pied droit, à la coupée de l’Anversois, le fait savoir à l’Empereur, parlant déjà d’espérances pour sa jeune épousée. Marie-Louise a écrit à son père : " J’espère que le docteur Yvan a raison quand il suggère qu’il y a quelques jours que je suis en espérance, mais il n’est pas assez certain pour me permettre de l’annoncer. " Mais, désir de plaire au souverain ou stratagème, son diagnostique est trop léger. Patience…

1813 - MARIE-LOUISE à CHERBOURG
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Après les victoires de Lutzen et Bautzen en mai 1813, Napoléon est en Saxe depuis quelques mois déjà. Il veut voir sa femme. Pour cela, il envoie un courrier à Cambacérès. Le voyage est programmé dans ses moindres détails : " Elle emmènera la duchesse (La maréchale Lannes), deux dames du palais, deux femmes rouges, deux femmes noires, un préfet du palais, deux chambellans, deux écuyers dont un partira vingt-quatre heures d’avance pour Metz afin de préparer la route, quatre pages, son médecin. De plus elle aura un service de bouche composé de telle sorte que sa table puisse être bien servie, vu que je n’emmènerai personne avec moi et qu’il est possible que quelques rois ou princes d’Allemagne viennent la voir. Le comte Caffarelli accompagnera l’Impératrice pour assurer les escortes… " Marie-Louise, très heureuse de revoir son mari, se met en route le 23 juillet, par la Ferté-sous-Jouarre, pour Châlons, Clermont-en-Argonne, Verdun, Metz, Mayence. Avant de partir, elle a écrit à son père : "J’ai reçu votre dernière lettre elle m’a fait beaucoup de peine parce que je vois la dernière espérance de paix perdue. Je vous plains intérieurement mon cher Papa. Je suis persuadée que cette guerre apportera beaucoup de malheurs. Comptez sur moi mon très cher Papa, si je puis vous rendre service à l’issue des événements, je le ferai certainement. L’Empereur ne me chérirait pas s’il n’était assuré des sentiments que j’ai pour vous, mais vous ne me chéririez pas si mes premiers vœux n’étaient pas pour le bonheur de mon mari et de mon fils "... En attendant que les choses se dessinent, au mois de juillet, Napoléon fait une tournée de cinq jours dans les places de l’Elbe à la veille d’affronter l’Europe entière. Il tâche de secouer et de ramener l’opinion en France qui tourne trop vers la paix. Il écrit lettres sur lettres. A Savary : " Le ton de votre correspondance ne me plaît pas, vous m’ennuyer toujours avec votre paix. Je connais mieux que vous la situation de l’Empire. Je veux la paix plus que personne mais je ne ferai pas une paix déshonorante et qui nous ramènerait une guerre plus acharnée avant un mois. "  A Cambacérès : " J’ai vu plus de vingt lettres de ministres étrangers qui écrivent chez eux qu’on veut la paix à tout prix à Paris. Tous les bavardages font le plus grand mal à mes affaires. On a Paris bien des idées fausses si on croit que la paix dépend de moi. " A ses maréchaux : " Je vois bien messieurs que vous ne voulez plus la guerre. Berthier veut aller chasser à Grosbois, Rapp habiter son bel hôtel à Paris." Au milieu de " ces harassements des siens ", c’est son mot, Napoléon se sent isolé et cet isolement lui pèse. Il sait Maret persuadé de l’avarice Autrichienne, Caulaincourt entiché du Tsar, Bernadotte guettant sa proie, les intrigues de Murat et les courriers d’Espagne. Il sait par les rapports des espions, l’arrivée des Anglais, les déplacements de Metternich, les allées et venues de diplomates, de militaires entre Reichenbach et Gitschin aujourd’hui en Tchéquie et théâtre d’une bataille austro-prussienne en 1866. Si l’Autriche, logiquement à cause de ce mariage autrichien, avait choisi l’alliance française, en 1813, elle n’aurait pas été vaincue à Gitschin, le 29 juin 1866, ce qui va lui coûter très cher. Et cette solitude lui pèse. Il écrit à sa femme, tous les jours, et le 17 juillet : " Ma bonne Louise, je vais demain faire une course de 100 lieues en Lusace. Je serai de retour le 22 et je partirai le 13 pour Mayence ou je serai en 40 heures. Ma santé est fort bonne et je me réjouis de beaucoup de plaisir de te revoir. Adio, mio bene. Nap. " Quand Marie-Louise arrive à Mayence, il la rejoint, le lundi 26 juillet, au galop, suivi seulement du Major-général, deux aides de camp et deux écuyers. Le séjour des deux époux à Mayence dure cinq jours. Ils y goûtent avec la joie de la réunion, les derniers hommages rendus à l’Empereur d’Occident et à l’Impératrice. Hommages réduits, ce n’est plus le parterre de rois d’Erfurt de 1808, le parterre de rois de Dresde du printemps de 1812 : cinq petits princes de la Confédération du Rhin, voisins de Mayence, les Grands-ducs de Hesse, de bade, de Francfort, les princes d’Isenbourg et de Nassau. L’Empereur doit mesurer par là que sa fortune est déjà malade. Aussi bien, il reçoit des dépêches de Dresde, de Prague qui le confirme dans l’idée que le Congrès n’est qu’une comédie. Le mercredi 28 juillet, ils font, l’après-midi, une belle promenade sur les deux rives du Rhin et le lendemain une visite de la campagne environnante. Le vendredi et samedi sont consacrés aux réceptions.

Marie-Louise lui rapporte les rumeurs de Paris, auxquelles il est sensible. A travers les propos de sa jeune femme, il devine la démoralisation commençante encourageant la trahison naissante. En dépit des préoccupations, Napoléon se montre débordant d’optimisme. Il a surtout souci de ne pas laisser croire que l’attitude de Papa François diminue et diminuera jamais sa tendresse pour elle. Il continue à être près d’elle galant, empressé. C’est ainsi qu’ils vont à Biberich, à Wiesbaden, à Cassel. Dans les dîners un témoin raconte qu’on le voit soudain "pensif, silencieux, méditatif, au point qu’il ne prend à ce qui se passe autour de lui qu’une part machinale ". Mais il se ressaisit vite, se montre jovial avec de grandes espérances prévoyant un voyage de l’Impératrice à Cherbourg. Ce soir, l’Empereur pend congé de son épouse, l’embrasse tendrement, monte à cheval et s’engage par le pont de Cassel. De la fenêtre de sa chambre, Marie-Louise lui envoie un dernier adieu de la main. Marie-Louise s’embarque sur un yacht, le 2 dans la matinée. Un second yacht et deux bateaux de charge naviguent de conserve. Les voitures suivent la rive gauche du Rhin. On arrive assez tard à Saint-Goar, car Marie-Louise s’est arrêtée pour visiter les ruines d’un burg, qui passe pour être le berceau des Metternich. Il fait beau à souhait, les paysages sont magnifiques. On va à Coblentz, puis Cologne par le fleuve. Les rives, aux abords des villes, sont couvertes de barques décorées. C’est un enchantement. Le 5 août Marie-Louise reprend ses équipages et va coucher à Aix-la-Chapelle. On visite le lendemain, la cathédrale et une exposition des industries locales. Départ pour Liège, coucher à Namur. Le 7, Rethel, le 8, Compiègne puis arrivée le 9 août à Saint-Cloud. On pense déjà au prochain voyage à Cherbourg…Napoléon a quitté Mayence, le 1er août, pour Wurzburg, où il déjeune chez le maréchal Augereau. Le soir, arrivée à Bamberg, petite halte chez le beau-père du maréchal Berthier, on se remet en route vers Bayreuth, où l’on est au matin du mardi 3 août. Revue des troupes Bavaroises et Françaises, la dernière. Direction Dresde où l’on est le mercredi 4 août. Travail, réceptions, visites, promenades. Le mardi 10 août, on fête la Saint Napoléon en avance, fête de l’Empereur, avec grande revue de 15.000 hommes... Marie-Louise part pour Cherbourg. On a reculé la date de départ au 17 août, pour qu’elle assiste à la Saint Napoléon le 15, à Paris. La dernière ! Elle reçoit les hommages dans la salle du Trône, entend la messe et le Te Deum. Savary a préparé ce voyage dans l’Ouest. Il a demandé à son vieux camarade le général Caffarelli, qui accompagne l’Impératrice de veiller à l’exactitude : " Procure toi beaucoup d’anecdotes obligeantes sur les personnes présentées afin qu’elle ait une parole de bonté qui sera racontée par cent bouches diverses et qui fera écrire autant de lettres dans le même esprit."  Tout cela, sans doute, il doit le dire à la Dame d’Honneur, maréchale Lannes, mais ce serait perdre son temps " dit-il. Comme il craint de n’être pas bien compris, il insiste auprès de Caffarelli :" De ce voyage il peut résulter un grand bien ou de la tiédeur qui dans la circonstance est un mal. L’Impératrice peut prendre de la confiance. On a déjà de la vénération pour elle et on lui rendra au centuple le moindre accueil qu’elle sait si bien embellir lorsqu’elle est livrée à elle-même. Mais pour Dieu mon ami, pas de "réfrigérants" ! Tu me comprends… " Caffarelli ne fait pas le poids face la duchesse de Montebello qui retarde le voyage, car une des dames ne lui plaît pas et on ne part que le 23 août. Le premier jour, on va à Evreux. Le deuxième, on déjeune à la Rivière-Thibouville, puis on couche à Caen. A Caen, le préfet organise une offrande de bouquets de fleurs, avec choeurs de dames et d’enfants. On offre un cheval blanc à Sa Majesté, le plus beau du département. Les montres de Leroy font office de monnaie d’échange et par hasard une montre est offerte à la petite Eugénie Pellapra, qui joue un rôle dans la scène champêtre et dont la mère joua un autre rôle en 1810... Le lendemain, on est à Cherbourg. Le 26 août, l’Impératrice parcourt à pied sec une partie du bassin, puis remonte en voiture jusqu’au château de Martinvasst, déjà visité en mai 1811. Le 27, promenade au château de Querqueville que Napoléon veut acheter et au retour on assiste à la mise en eau du bassin. Le séjour à Cherbourg continue par un bal de la marine dans une salle de l’Arsenal. Le 30, Marie-Louise va en canot dans la rade et déjeune sur la digue comme elle l’avait fait avec Napoléon, lors du voyage de noce de 1810. Le soir, il y a spectacle avec les acteurs de l’Opéra-comique venus de Paris. Le 31, l’Amiral Troude organise une sortie de pêche en mer. L’Impératrice arrive à marée basse en calèche, suit la plage et à mesure qu’elle passe, on tire les filets. Elle s’amuse beaucoup, pour mieux voir les poissons, elle fait avancer la voiture qui a la mer jusqu’aux essieux. L’Impératrice est gaie par les nouvelles reçues ce matin. Le 26 août, Napoléon a battu les Coalisés à Dresde. L’Empereur demande à Kellerman qui est à Mayence : " Faites connaître par télégraphe à l’Impératrice que j’ai remporté, hier, une grande victoire sur les armées Autrichienne, Russe et Prussienne. " Le 1er septembre 1813, c’est le départ et les habitants viennent en cortège demander d’appeler leur ville Napoléonbourg. Direction Valognes et coucher à Caen. Retour par Rouen et Mantes, pour être à Saint-Cloud, où attend l’Archichancelier Cambacérès, suivant l’étiquette…

1814 - MARIE-LOUISE à CHAMONIX
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" Schönbrunn, 24 mai 1814, Mon cher Ami. Je ne t'ai pas écrit depuis bien longtemps, j'en ai bien souffert mais ne m'accuses pas d'oubli, cela serait la chose qui me ferait encore le plus cuisant des chagrins que j'ai éprouvé jusqu'à présent. Je crains même que cette lettre ne te parvienne pas, j'essaie cependant toujours, j'aime mieux qu'elle s'égare que d'avoir à me reprocher d'avoir manqué une occasion où j'aurais pu t'en donner de mon fils. Comme je passe tristement mon temps loin de toi, je sens tous les jours ce vide de plus en plus, je fais des voeux pour te revoir. Ta bonne lettre du 24 (27 avril) m'a été remise à Melk, c'est mon père qui me l'a envoyée, j'ai été bien contente en apprenant que tu es arrivé heureusement. Cette nouvelle tardait à venir, et je t'assure que j'en étais bien tourmentée. Je suis aussi bien contente de voir que tu trouves l'île jolie, j'espère que le climat en est sain et que ta santé n'en souffrira pas. J'espère que tu m'enverras quelqu'un qui pourrait me décrire tout cela, comme je le questionnerais, mais je t'impatienterais à force de questions. Je veux te broder un meuble pour ta chambre, je veux qu'elle ne soit ornée que de ma main. Ton fils t'embrasse, il ne s'est jamais mieux porté qu'à présent, il grandit et se fortifie d'une manière étonnante et il devient aussi tous les jours plus spirituel et plus intelligent. On trouve ici qu'il te ressemble beaucoup, c'est une raison de plus pour qu'il me soit bien cher. Je ne conçois pas qu'il n'ait pas été fatigué du voyage, je ne lui ai jamais vu le teint aussi frais qu'à présent, il me parle beaucoup de toi, je lui en parle encore plus. J'ai été reçue à merveille ici, j'ai été bien touchée de la manière dont ma belle mère et toute ma famille ont bien voulu me recevoir, mais j'ai été mécontente de moi, je n'ai pas eu de plaisir à les revoir, je deviens indifférent à tout, je voudrais que cela puisse me rendre insensible, j'en aurais besoin. Ma santé se remet un peu, je suis moins souffrante mais je ne vais pas bien encore, je suis fatiguée, j'espère que les eaux me remettront et que je n'aurai plus à te parler d'une chose aussi ennuyeuse que celle là, que pour te dire que je me porte entièrement bien. M. Corvisart me charge de le mettre à tes pieds, il est obligé d'aller faire un séjour à Paris pour ses affaires, mais il m'a promis de revenir au bout d'un mois me rejoindre à Aix, en attendant il me donne M. Métivier et un chirurgien nommé M. Herault qu'il me garantit bon. La Duchesse, le général Caffarelli, M. de Saint-Aignan partent aussi lundi, je resterai donc seule avec mes tristes pensées, j'aime à m'y entretenir, la gaieté est finie pour jamais chez moi. Le Comte de Lobau (le général Georges Mouton prisonnier en Hongrie) arrive aujourd'hui ici, il doit rester 3 jours avec moi, je serai contente de le recevoir, il a été si attaché à toi que je serai contente de causer avec lui. Je te prie de me donner de tes nouvelles, je les attends avec de l'impatience, en attendant je t'embrasse et t'aime bien tendrement. Ta fidèle Amie Louise "

Le décès de l’Impératrice Joséphine, à La Malmaison, aura bientôt des répercussions sur le vie de l’Impératrice Marie-Louise…Mais, pour l’instant ce qui la préoccupe, c’est de rétablir sa santé et d’aller, comme le prescrit le baron Corvisart, aux eaux d’Aix en Savoie. C’est également un prétexte de quitter Vienne où Marie-Louise ne se sent pas à l’aise, tiraillée entre sa Maison française et sa famille autrichienne. Elle a gardé de goût de la France, sa mode, sa cuisine, ses coutumes. Elle a trouvé une alliée de choix parmi sa famille, la vieille Reine de Naples Marie-Caroline, qui, autant elle détestait Napoléon qui lui a pris son royaume, autant elle le respecte dans l’exil. Elle-même, s’est exilée à Vienne, ne supportant plus les Anglais en Sicile. Elle conseille à Marie-Louise de rejoindre son mari : « Il fallait attacher les draps de votre lit à votre fenêtre et vous enfuir sous un déguisement, voilà ce que j’aurais fait. Quand on est marié c’est pour la vie ! ». Cette forte aïeule, sœur de Marie-Antoinette, est la mère de Marie-Amélie, future Reine des Français, pour avoir épousé Louis-Philippe. Marie-Louise trouve un refuge auprès de cette grand-mère romantique. Mais un jour que le petit Napoléon demande " Quand reverrons-nous papa ? " Marie-Caroline qui n’y croit guère répond d’une voix bourrue en manière de provocation : « Tu ne le reverras plus ton papa ! » Alors Marie-Louise bondit, prend son fils dans ses bras et dit avec fureur « Tu le verras, je te le jure ! Tu le verras ! » Son père François II rentre de Paris le 15 juin. Il ne pense pas à rétracter sa parole concernant Aix en Savoie, mais dès le premier jour de son retour il impose comme condition que son fils reste à Vienne par mesure de sécurité car Aix est toujours en France et les rapports de police donne les Bourbons comme fragiles sur leur trône et le pays de Savoie, un carrefour d’espions. Le gouvernement de Louis XVIII sait que Fouché et Talleyrand, déçus par leur Restauration, lorgnent déjà vers le Duc d’Orléans ou un retour de Marie-Louise.

Marie-Louise accepte. Elle l'écrit à la maréchale Lannes, rentrée à Paris, pour s'occuper des ses cinq enfants. " Je laisse mon fils ici. Mon père m’a donné tant de bonnes raisons que je ne puis m’empêcher d’y accéder. Je vous le dirai d’ailleurs en temps et en lieu. Cela ne m’empêchera pas d’être bien tourmentée de na pas l’avoir près de moi. " Son fils vit à ses côtés, leurs chambres sont séparées par un cabinet de toilettes. Avec Léopoldine, sa jeune soeur, Marie-Louise entraîne le petit, dans des promenades et des visites au parc, au Jardin Tyrolien, à la ménagerie. Toujours la foule respectueuse admire le fils de Napoléon. Plusieurs fois par semaine, un élégant attelage aux armes napoléoniennes, les conduit au Mölkerbastei, sur la colline du Kahlenberg, chez le Prince de Ligne, vieil aristocrate européen de soixante dix neuf ans, né à Bruxelles. Possesseur d’une immense fortune qu’il a perdue lors de l’occupation française de la Belgique, notamment du château de Beloeil le Versailles belge, il supporte maintenant sa "gêne " entouré de livres et de ses manuscrits. En 1809 il est séduit par Napoléon victorieux et maintenant se passionne pour Marie-Louise, Iphigénie devenue Andromaque. Le petit Bonaparte l’attendrit particulièrement " Il est le plus bel enfant qu’on puisse imaginer. Sa ressemblance avec son aïeule Marie-Thérèse est étonnante. La coupe angélique de son visage, la blancheur éblouissante de son teint, le jeu des ses yeux, ses jolis cheveux blonds tombant en grosse boucles ". Sans façon, le petit bonhomme s’assied sur ses genoux et lui demande de raconter les batailles de son père, puis ils font évoluer les petits soldats de plomb. Avec talent le Prince de ligne lui raconte sa longue carrière au cours de laquelle il a vu beaucoup de gloire mais aussi beaucoup de malheurs.

A Schönbrunn, Marie-Louise, avec une étiquette réduite, reçoit comme une souveraine en visite. Les livrées de sa Maison, sa vaisselle marquée de l’emblème napoléonien sont les mêmes qu’en France. Maria-Ludovica, Impératrice d’Autriche vient régulièrement visiter sa belle-fille et partager son repas. Sont invités Mme de brignoles, Méneval, Bausset qui côtoient les archiducs et archiduchesses. La maréchale Lannes duchesse de Montebello, Corvisart et Saint-Aignan sont repartis pour Paris, dès que la décence et la civilité l’ont permis. Pendant ce temps Metternich est à Londres, il ne rentre à Vienne que le 18 juillet. Mais les instructions sont formelles, l’enfant doit rester à Vienne. Louis XVIII voit d’un mauvais œil que l’Impératrice vienne en France à Aix prendre les eaux, il ne faut pas le contrarier car le duché de Parme est toujours en balance.

" Schönbrunn, 22 juin 1814, Mon cher Ami. J'ai éprouvé hier un bien grand moment de bonheur lorsque M. Méneval est venu m'apporter une lettre du général Bertrand du 27 mai qui me donnait des nouvelles de ta santé. Quoique bien ancienne, elle m'a fait bien grand plaisir parce que j'étais absolument sans nouvelles de l'île d'Elbe et que cela me tourmentait bien. Je suis bien contente de voir que tu t'y trouves bien et que tu songes à te faire bâtir une jolie maison de campagne. Je te demande de m'y réserver un petit logement, car tu sais que je compte toujours bien venir te voir le plus tôt que je pourrai, et je fais des voeux pour que cela soit bientôt. J'ai été bien touchée de la manière dont mon père m'a reçue, il a été au devant de tous mes désirs, il m'a dit qu'il n'y avait pas la moindre difficulté d'aller aux eaux, mais il m'a conseillé de laisser mon fils ici pendant ce temps. Il m'a dit que, comme j'allais sur la frontière de la France, on pourrait croire que je voulais troubler la tranquillité, que cela pourrait m'attirer des désagréments, ainsi qu'à mon fils, mais tu sais comme les mères se tourmentent loin de leurs enfants. Le général Bertrand m'a écrit que tu m'envoyais à Parme des chevaux d'attelage et des lanciers. J'ai dit qu'on laisse tout cela jusqu'à ce que j'y arrive, je crains de ne pas pouvoir nourrir autant de chevaux, mais quand j'y serai, je ferai un choix des meilleurs et je vendrai le reste. On dit que le duché ne rendra presque rien la première année, de sorte que je vivrai économiquement autant que possible. Ton fils t'embrasse, il est d'une gaieté à toute épreuve et beau comme le jour, il recueille partout les suffrages ici. On le trouve superbe et on trouve qu'il te ressemble beaucoup, ce qui me fait grand plaisir. Il me parle toujours de toi et je lui parle encore plus souvent de toi. Ma santé va beaucoup mieux, je suis un régime fort sévère que M. Corvisart m'a prescrit et ma poitrine va bien mieux depuis ce temps. Je suis d'une tristesse affreuse, qui me poursuit partout, et le reste du temps je passe à penser à toi. Je partirai le 29 au soir pour les eaux, je compte aller le premier jour jusqu'à Lambach, le 2 jusqu'à Kaunstein, le 3 à Mindelheim, le 4 à Mörseburg, le 5 à Rasau, le 6 à Berne, où je m'arrêterai un jour, le 8 à Lucerne, le 9 à Lausanne, le 10 à Genève où je m'arrêterai et je serai dans la douzième journée à Aix. Comme je ne veux recevoir personne aux eaux, je prendrai le nom de la comtesse de Colorno, qui est la maison de campagne de Parme. Si tu as la bonté de me répondre, je te prierai de me faire passer la réponse à Aix, car elle ne me trouverait plus ici, écris-moi souvent, mon cher Ami, c'est ma plus douce consolation, et sois surtout persuadé que rien au monde ne pourra jamais faire changer les tendres sentiments que j'ai pour toi. Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Ta tendre et fidèle Amie Louise "...

Le 29 juin, c’est sous le nom de Duchesse de Colorno, que Marie-Louise quitte Vienne, accompagnée de Mme de Brignole, des lectrices Mmes Hurault de Sorbée et Rabuson, M. de Méneval et de Bausset, des médecins Molivier, Herreau et Lacornère, du quartier-maître Amelin, deux femmes de chambre, une blanchisseuse, dix-sept hommes de service, un charron et trois courriers. Le nom de Colorno est celui du château près de Parme. Quittant Vienne, " cette vilaine prison ", dans sa dormeuse aux armes impériales, Marie-Louise écrit : "J’ai eu un moment pénible, celui où j’ai pris congé de mon père. Dieu sait quand je le reverrai…". Elle a toujours l’intention de passer d’Aix-en-Savoie à Porto-Ferraio. Elle commence sa tournée assez provocatrice qui ne manque pas d’inquiéter le cabinet de Vienne. D’abord à Munich chez Eugène de Beauharnais et son épouse Augusta de Bavière qui vient d’accoucher de son cinquième enfant. On a vu qu’Eugène se trouvait à la Malmaison au moment du décès de sa mère. Il avait vite su faire la route de Paris, pour s’entretenir avec le Tsar, afin de retrouver une situation. Puis, Marie-Louise passe voir ses beaux-frères, en Suisse. Maintenant qu’elle n’est plus Régente, elle n’en a plus peur. Louis est aux eaux, à Baden, toujours insignifiant, réduit à lui-même. Jérôme à Payerne réfléchissant à l’avenir. Joseph joue les vertueux à Prangins, au bord du Lac Léman, entre Lausanne et Genève. Sans doute le gouvernement autrichien n’a pas prévu ses rencontres avec la belle-famille et flaire des relents de conspiration. Marie-Louise passe avec son cortège et s’arrête quelques jours à Genève. Elle fait une longue promenade en bateau sur le lac. Son discret séjour est commenté par la presse locale, touchée par l’apparition romantique de l’Impératrice " vêtue d’une robe blanche sur une tunique de soie verte, un châle à grandes draperies, un chapeau de paille garni de dentelles et de fleurs. Son regard annonce une grande mélancolie et une expression de bonté ".

« Récit d’une excursion de l’Impératrice Marie-Louise aux glaciers de Savoie en juillet 1814 - Claude François Méneval »

Cet opuscule qui n’était pas destiné originairement à l’impression, devait faire partie des Souvenirs sur Napoléon et Marie-Louise, lorsqu’ils ont paru la première fois en 1843. Mais l’auteur a craint de mêler la futilité d’un genre un peu passé de mode à la gravité de récits plus sérieux. La persistance dans des préventions exagérées, dont l’ex-impératrice est encore l’objet, fait regretter que cette lacune ait été laissée dans les Souvenirs. Le récit de l’excursion ignorée de Marie-Louise aux glaciers de Savoie, récit écrit immédiatement après le retour du Montanvers et qui, à défaut d’autre intérêt, reproduit dans toute leur sincérité les impressions du moment, est l’expression fidèle des sentiments de cette princesse, à l’époque de la chute de l’Empire. La publication quoique tardive, de cette relation, qu’aucune suggestion n’a provoquée, est un témoignage rendu à la vérité. L’auteur a pensé qu’il n’était pas permis à un témoin oculaire de laisser peser sur la femme de Napoléon le reproche de s’être empressée d’abandonner la cause de grand infortuné et même d’avoir prémédité cette odieuse défection. La dignité nationale est intéressée, jusqu’à un certain degré, à ce que l’injustice de cette accusation soit démontrée. L’opinion publique, en l’admettant sans examen, dans un premier moment de légitime irritation, a été exclusivement préoccupée de la conduite postérieure de cette princesse et de l’oubli des sentiments dont le souvenir d’une glorieuse union n’a pas été la sauvegarde. Elle a subi, à son insu, l’influence d’un préjugé populaire répandu en France, préjugé qui, par une étrange singularité, d’une femme bonne jusque la faiblesse et douée de beaucoup d’agréments extérieurs, s’est plu à faire une femme méchante et laide. L’attitude de Marie-Louise, dans ce grand désastre, reste à l’abri du reproche. Un seul regret doit être exprimé, c’est qu’elle n’ait pas pris, à Blois, une initiative dont le succès eût pu produire d’heureux résultats. Sa timidité, fruit d’une éducation imposée par une autorité paternelle, mais essentiellement despotique, et l’habitude d’être dirigée, ne l’eût peut-être pas arrêtée. Mais la juste crainte de traverser les projets de l’Empereur Napoléon, qui lui prescrivait dans ses lettres, d’être toujours à portée de communiquer avec son père, lui ôtait toute liberté d’action. Ce moment perdu ne s’est pas retrouvé.
Le but de cette publication est de faire connaître qu’elle était la situation d’esprit de l’ex-impératrice dans les terribles circonstances où elle est tombée sous la dépendance des nouveaux maîtres de l’Europe. Un fatal concert s’établit alors entre eux sur la portée du rôle qu’ils lui destinaient à son insu. Le Congrès de Vienne, ce foyer où bouillonnaient les ambitions, les rivalités et les haines qui poussaient tous les cabinets de l’Europe à la curée des dépouilles de l’Empire, a vu s’accomplir des sinistres résolutions, conçues dans les conseils d’une ténébreuse politique. La ruse et la violence ont été mises en ouvre pour détourner du droit chemin et pour avilir une épouse, une mère, après l’avoir précipitée d’un rang dans lequel elle n’avait recueilli jusque là que le respect des peuples. La Sainte Alliance n’a pas reculé devant l’oubli de la morale, devant la violation des lois divines et humaines, pour consommer par la perte d’une faible femme, la ruine de l’homme auquel son sort était lié, appelant ces honteux auxiliaires à l’aide de la conjuration générale de l’Europe contre ce redoutable adversaire. Marie-Louise n’avait pas encore été entourée des pièges qui furent tendus plus tard à son inexpérience. Elle n’avait pas encore vu le général Neipperg qu’elle ne trouva à Aix qu’après son retour du Montanvers. Des menaces combinées avec des promesses fallacieuses, des appels à sa piété filiale, enfin des séductions de tous genres ne l’avaient pas encore détachée d’un époux, au sort duquel l’attachaient des liens du devoir et de l’affection. Les regrets qu’elle exprimait excitaient d’autant plus les sympathies de l’auteur, qu’ils étaient en harmonie avec les sentiments dont il est pénétré pour une mémoire auguste et chère, sentiments fondés sur une connaissance intime du génie de Napoléon, acquise par une longue habitude de la confiance. Captive et violemment séparé de son époux, la catastrophe de l’Empire avait jeté dans l’âme de Marie-Louise une profonde tristesse. A la douleur qu’elle éprouvait se mêlait un vif ressentiment de la froide insensibilité qui, en disposant d’elle sans la consulter, la frappait dans ses affections et menaçait de rompre des liens que, dans sa conscience, elle regardait comme indissolubles. Tout son désir était de s’affranchir de cette tyrannie. Persuadée qu’un fois sortie de Vienne, elle n’y reviendrait plus, elle était impatiente de partir et ne cessait de présenter son voyage à Aix comme exigé impérieusement par l’état précaire de sa santé et l’excursion aux glaciers de Savoie comme une diversion à de légitimes chagrins. Ceux qui prendront la peine de lire cette relation pardonneront à son auteur de revenir sur une époque qui rappelle une fidélité au malheur contre laquelle ont conspiré, avec un succès qu’on ne peut trop déplorer, une politique implacable d’un côté, de l’autre un naturel timide et irrésolu, l’absence et le retour à de premières impressions dont un trop court séjour parmi nous n’avait pu effacer la trace. Le récit de cet épisode de l’Epopée impériale, quoique très futile au fond, a un côté utile. Il rétablit les faits en renvoyant le blâme à qui il appartient. C’est à ce titre qu’il s’adresse surtout aux écrivains qui entreprendront d’écrire l’histoire de notre temps et comme un appel à leur impartialité. Il est nécessaire d’ajouter qu’une vaine prétention à la renommée littéraire, prétention qui serait d’ailleurs peu justifiée par l’exilité de cette production, que le désir d’assurer un lendemain à une de ces œuvre fugitives destinées à ne vivre qu’un jour, ne portent point l’auteur à tirer de l’obscurité ce récit entremêlé le rimes. La forme originelle de ce petit récit et les frivoles ornements dont il est revêtu n’ont été conservés qu’afin que reproduit dans toute son intégrité, sa date fût en quelque sorte fixée."
FIN DE L'AVERTISSEMENT.

Vous avez bien remarqué que dans son Avertissement, Claude-François Meneval, donne son avis sur ces journées capitales entre Blois et Orléans. Devenues fatales, suite à l'arrivée du général Schouwaloff, qui descendu à l'Auberge de La Galère, distribue argent d'une main, passeport de l'autre pour éparpiller tout le ministère, qui suit la Régente. Esseulée, Marie-Louise sera ainsi plus vulnérable. L'Auberge La Galère était, au XVIII°, le plus grand hôtel de Blois, dernière maison sur la Loire, immeuble situé aujourd'hui à l'angle de la Place de la Grève et du Quai de Foix. Le beau-frère de Caulaincourt, Saint-Aignan accompagnait Schouwaloff. C'est Caulaincourt, lui-même, qui avait demandé au Tsar, un de ses aides de camp pour escorter Saint-Aignan, les routes étant devenues peu sûres...On voit la souplesse du Tsar ! Après l'Avertissement il faut passer au Prologue avant d'attaquer la montagne...

" PROLOGUE : Avant de raconter le voyage de l’ex-impératrice aux glaciers de Savoie, je dois rappeler les circonstances qui ont donné lieu à cette excursion. Notre brave armée décimée, mais non vaincue, après une lutte héroïque soutenue contre toute l’Europe coalisée, fut forcée de céder au nombre, aidé par la trahison. Le monde connaît sa résistance obstinée, sa gloire et ses malheurs. Paris fut envahi après la fatale retraite de la régente, qui, accompagnée de son fils et suivie par les principales autorités. Elle y arriva dans la soirée du 2 avril. C’est le triste anniversaire d’un jour mémorable. Quatre ans auparavant, à pareil jour, la fille des césars avait fait à Paris, comme Impératrice des Français, une pompeuse entrée accueillie par les transports de tout un peuple enivré, confiant dans l’avenir. Le temps était à jamais passé du retour des anniversaires fameux qui rappelaient tant d’époques heureuses et glorieuses ! Six jours se passèrent dans l’attente du parti que prendrait l’Empereur, dont la correspondance avec l’Impératrice, était journalière. Le 8 (avril 1814), le général Russe Schouwaloff arriva à Blois et notifia à cette princesse une décision du conseil souverain des alliés, qui le chargeait de la conduire à Orléans avec son fils. La mission de cet envoyé des alliés, quand l’Empereur d’Autriche et son ministre n’étaient pas encore arrivés à Paris, était d’un sinistre augure. Elle causa à Marie-Louise une douloureuse émotion. Mais il fallait obéir ou tenter une résistance impossible. Elle partit le lendemain pour Orléans, sous la conduite du général Schouwaloff, et trouva à Angerville un camp russe qui lui fournit l’escorte. Pendant son séjour à Orléans, le duc de Cadore (Champagny), que Napoléon l’avait engagé à envoyer près de son père, et qui fut obligé de courir jusqu’à Chanceaux, près de Dijon, où ce prince était retenu par les mouvements de l’armée française, rapporta à l’Impératrice des lettres dont le contenu ne la rassura point. Elles renfermaient des protestations de tendresse et d’intérêt, mais aucune promesse positive. Ses inquiétudes s’en accrurent. La retraite des Français qui l’avaient suivie lui porta un nouveau coup. Elle se porta à une douleur immodérée. Ses yeux étaient constamment gonflés par les larmes. Son teint était empourpré par une ardeur fiévreuse, et tous ses traits bouleversés par une vive souffrance. Quand le prince Paul Esterhazy et le prince Wenzel-Lichtenstein se présentèrent, le 12 (avril 1814), à Orléans, pour l’inviter à se rendre immédiatement à Rambouillet, où son père devait l’attendre, elle se disposait à partir pour Fontainebleau. L’assurance qui lui fut donnée par ces envoyés du Prince Metternich, que l’Empereur Napoléon était prévenu de ce rendez-vous, ranima ses espérances. Elle fut rassurée par la pensée que son époux, qui lui avait itérativement recommandé de se tenir en communication avec l’Empereur d’Autriche, approuvait l’entrevue, et qu’elle ne recourrait pas en vain à la protection d’un père, sur l’affection duquel elle devait compter. Arrivée à grande hâte à Rambouillet, le 13 avril à dix heures du matin, après avoir voyagé pendant toute la nuit, Marie-Louise n’y trouva point son père, ses yeux cherchèrent en vain ses serviteurs et ses gardes. Ils ne rencontrèrent que de hideux Cosaques, maîtres des grilles et des avenues du château. Sa surprise fut grande de n’y point trouver son père. Ce prince n’était même pas encore à Paris, où il n’arriva que le lendemain 14. Ce ne fut que le 16 qu’il vint enfin à Rambouillet, suivi par M. de Metternich. Quant à l’agrément qui avait été en effet demandé à l’Empereur Napoléon pour le lieu de l’entrevue, ce prince n’eut pas à le donner. On ne l’avait pas attendu pour enlever l’Impératrice d’Orléans. Pour expliquer la précipitation avec laquelle elle fut entraînée à Rambouillet, il suffira d’ajouter que le lendemain du jour où elle partit d’Orléans, le général Cambronne y arriva avec deux bataillons de la Garde Impériale, pour protéger son voyage à Fontainebleau. Cette mission du général Cambronne, dont elle n’avait pas été prévenue, n’était sans doute pas ignorée des alliés. Son anxiété, un moment endormie, se réveilla. Elle craignit d’être retenue captive. Mais, au sortir de Blois, elle était déjà trop réellement prisonnière de la coalition ! Le général russe qui l’avait conduite de Blois à Orléans, sous escorte russe avait été remplacé dans le trajet d’Orléans à Rambouillet par des généraux autrichiens. Quand elle vint de Rambouillet à Grosbois où son père lui avait donné rendez-vous, des Français qui l’avaient suivie à Blois et à Orléans, il en restait à peine trois qui s’attachèrent à sa fortune. Lorsque de Grosbois, elle partit pour Vienne, elle était escortée par un général et par un état-major autrichiens. Là, elle avait fait à la France ses adieux éternels ! Pendant son mélancolique voyage à travers nos provinces dévastées et dans les Etats Autrichiens, sa tristesse avait redoublé. Ses nuits étaient troublées par de pénibles insomnies et son visage était souvent baigné de pleurs. Après une de ces nuits sans sommeil, elle me dit un jour, dans le Tyrol, les larmes aux yeux, qu’elle avait manqué de résolution à Blois, qu’aucune raison n’aurait dû retarder son départ pour Fontainebleau. Louable, mais inutile regret que le temps n’a pas emporté tout entier !...

Le docteur Corvisart, dans lequel elle avait toute confiance, avait jugé que l’usage des bains d’Aix, en Savoie, à l’exclusion de tous autres, lui était absolument nécessaire. En attendant que la saison favorable fut arrivée, l’empereur François désira que sa fille allât passer quelque temps à Vienne, au sein de sa famille, promettant de ne pas s’opposer aux prescriptions du célèbre médecin et de la laisser ensuite libre de s’établir, soit à l’île d’Elbe avec l’Empereur Napoléon, soit dans les Etats de Parme qui lui avaient été concédés par un traité. Après cinq semaines données aux douceurs de la vie de famille, l’Impératrice, impatiente de se rapprocher de la France, vers laquelle ses souvenirs, ses sympathies la reportaient souvent, s’occupa avec activité de son départ. Elle était conduite à Aix, moins par la nécessité de soigner sa santé, que le désir d’y revoir quelques amis de France, et par l’espérance d’être mise, après la saison des eaux, en possession du duché de Parme, où elle serait maîtresse de ses actions. La voix alors toute puissante du devoir, et une affection sincère l’appelaient aussi à l’île d’Elbe. On répétait à Marie-Louise que la nouvelle vie qu’elle allait commencer avec un maître déchu, dont la disgrâce aigrirait l’humeur, ne serait pas toujours exempte de nuages. Mais la pensée que Napoléon avait toujours été pour elle un bon mari, et qu’il avait toujours un noble cœur, combattait ces insinuations. Un autre motif la portait à s’éloigner de Vienne, c’était le désir d’échapper à la jalouse tutelle de sa belle-mère, et de soustraire à l’ennui que lui causait l’expression, répétée sans cesse autour d’elle, des sentiments qu’elle ne partageait pas. Ce voyage aux glaciers de Savoie, et même une excursion en Suisse, si une prolongation d’absence était nécessaire, lui donnerait le temps d’attendre l’effet des promesses de l’Empereur son père.

Les deux époux n’avaient pas cessé de correspondre. Ils échangèrent même des lettres pendant ce voyage. L’Empereur, sans désapprouver le choix des eaux d’Aix, aurait préféré qu’elle pût aller prendre les bains à pise ou dans une autre partie de la Toscane, ne pensant pas que le séjour d’Aix, trop voisin de la nouvelle France, convînt à celle qui avait été impératrice des Français. Du reste, il paraissait se flatter de l’espoir de posséder sa femme et son fils durant une partie de l’année à l’île d’Elbe. C’était l’objet de tous ses vœux. Quand l’Impératrice s’ennuierait des rochers de l’île d’Elbe, elle retournerait à Parme. Je recevais des lettres du général Bertrand écrites dans le même sens. Napoléon devait envoyer, de Porto-Ferrajo, dans cette ville, ce qu’il fit en effet, un détachement de sa garde, pour protéger l’Impératrice et pour lui servir d’escorte, quand elle viendrait à l’île d’Elbe. Ce voyage était donc désiré par les deux époux. L’Empereur d’Autriche objecta d’abord qu’il devait y avoir en Allemagne des eaux qui pourraient convenir à sa fille. Il céda enfin à ses instances. Le voyage fut résolu, à la condition qu’un agent Autrichien irait résider auprès d’elle à Aix, après son retour des glaciers de Savoie. Son fils devait aller la rejoindre.

Le 28 juin, l’Impératrice, alla faire ses adieux à son père aux bains de Baden, dans la vallée de Sainte-Hélène, à deux milles de Vienne. Le lendemain, jour fixé pour le départ, une indisposition subite de Madame la comtesse de Brignole faillit ajourner son voyage. Cette indisposition, dont la gravité apparente nous avait fort inquiétés, cessa subitement dans la soirée. L’Impératrice, après avoir embrassé son fils qui fut laissé aux soins de Madame la comtesse de Montesquiou, prit congé de sa grand-mère la Reine de Sicile, de ses frères, de ses sœurs et de ses oncles. Elle partit de Schöenbrunn à onze heures du soir. L’Impératrice d’Autriche, sa belle-mère, était venue de Vienne pour la mettre en voiture. Marie-Louise voyageait sous le nom de duchesse de Colorno, nom emprunté à l’un des châteaux de Parme. Elle n’était accompagnée que par des Français. C’était une première concession faite à ses souvenirs de la France, et une condescendance, jugée utile pour d’impuissantes velléités d’indépendance. On parait la victime et l’on semait sa route de fleurs, pour la conduire plus sûrement au lieu du sacrifice. Une division Autrichienne cantonnée dans les environs devait exercer autour d’elle une surveillance inaperçue. Elle alla coucher le lendemain à l’abbaye de Lambach, et le troisième jour, elle arriva dans la soirée à Münich. Le prince Eugène et la princesse sa femme l’attendaient à la poste. Ils l’emmenèrent souper au palais, où elle trouva la soeur cadette de la princesse Eugène, qui avait été mariée en 1810 au prince royal de Würtemberg et Marie-Louise était bien loin de se douter qu’elle embrassait en elle sa future belle-mère. La duchesse de Colorno partit de Münich pour continuer son voyage. Elle ne s’arrêta qu’à Morsburg, pour y prendre quelques heures de repos. Après avoir passé la journée à Constance et visité l’île de Mainau, après avoir traversé Baden où elle rencontra le roi Louis qui y prenait les bains, et Arau, où elle visita le beau cabinet de costumes de M. Meyer, elle alla descendre à Berne, à l’auberge du Faucon. Je n’emprunterai pas aux nombreux itinéraires de la Suisse, la description de cette ville patricienne aux rues bordées d’arcades et de la délicieuse campagne qui l’entoure. La duchesse était attendue à Payerne par le roi Joseph, qui la conduisit à son château de Prangins, où elle reçut l’hospitalité élégante qui distinguait le maître de cette agréable résidence. Elle y passa la journée du 10 (juillet). Dans la soirée du même jour, elle vint aux Sécherons, auberge renommée aux portes de Genève, d’où elle devait partir pour son voyage du Montanvers (devenu aujourd’hui Montenvers). »

Fin du Prologue

Le 11 juillet, Marie-Louise et sa suite partent pour Chamonix, en Savoie, restée en partie française. Le programme n’est pas de tout repos, mais la montagne semble créer un état de grâce chez l’Impératrice. Sa fatigue disparaît ainsi que ses étouffements. L’altitude lui est bénéfique et son emploi du temps teint de la performance sportive. Le premier jour, excursion à dos de mulet, interrompue par un violent orage, comme on en connaît en montagne. Le jour suivant, Marie-Louise passe sept heures à cheval, ses dames suivent en char à bancs. Ensuite, visite du Glacier des Bossons.

« J’ai laissé la duchesse de Colorno à l’auberge de Secherons, après son retour de Prangins, se disposant à partir pour son voyage au Montanvers. En effet, le lendemain 11 juillet, de très-grand matin, en même temps que le roi Joseph prenait congé de sa belle-sœur, pour retourner chez lui, cette princesse montait en voiture pour se rendre dans la vallée du Prieuré. Elle quittait les Sécherons, résolue à faire dans la même journée les dix-huit lieues qui séparent Genève de Chamouni. Sa suite se composait de madame la comtesse de Brignole, de mademoiselle Rabusson, lectrice de la princesse, du fiancé de cette dernière, le docteur Hereau, et de moi. Elle voulut bien nous admettre. Le soleil s’élevait sur l’horizon et le ciel brillait dans un éclat radieux. La chaleur qui commençait à se faire sentir, séchait la rosée dont les perles humides s’effaçaient lentement sur les prairies et sur les buissons...Genève sommeillait encore, quand nous traversâmes ses rues solitaires pour gagner la route qui conduit à Bonneville. Cette ancienne capitale du Faucigny est comme la première porte des Alpes, dont les piliers sont deux grands pics, le Molé et le Brezon, aux pieds desquels la vallée est bâtie. (Aujourd’hui le Môle et Brizon). Il était dix heures quand nous arrivâmes à Bonneville, brulés par un soleil ardent, qui ne nous avait pas ôté l’appétit. Nous descendîmes à l’auberge de la Couronne, où nous attendait un déjeuner préparé par un cuisinier envoyé à l’avance. Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes place à une table fort proprement servie, que garnissait une chair abondante et délicate. Quelque fut notre impatience de continuer notre voyage, nous dûmes laisser reposer nos chevaux, pendant deux heures. Le trajet de Bonneville à Cluse (Cluses) se fait à travers une vallée fertile, couverte d’arbres fruitiers et flanquée de montagnes boisées jusqu’à leur sommet. On arrive à Cluse par un chemin étroit taillé dans le roc, sans soupçonner l’existence de cette petite ville dont la vue est masquée par des masses de rochers. Elle st assez pauvre et habitée en grande parie par de forgerons et des fabricants de ressorts d’horlogerie. La rivière de l’Arve traverse cette petite cité, dont les laborieux habitants semblent cacher là leur active industrie. Elle coule emprisonnée sous un pont d’une seule arche. Cluse justifie son nom. On y est enfermé ans une enceinte de rochers. A l’extérieur, on ne l’aperçoit quand on y est entré, on ne sait pas comment on en sortira. L’issue, comme l’entrée, est une espèce de faux-fuyant. A la sortie de Cluse, on suit le cours de l’Arve, en longeant des côtes abruptes qui s’avancent tellement sur la route, qu’elles paraissent en quelques endroits l’intercepter. Puis la vallée commence à s’élargir. Elle présente une vaste arène, autour de laquelle sont groupées les montagnes. Nous aperçûmes à deux cent toises au-dessus de nos têtes à gauche de la route, les bouches béantes des Grottes de Balme. Elles semblaient nous inviter a en tenter l’escalade. A deux pas de là se présente, adossé à la montagne le village de Maglans (Magland). Les blocs épars dans la prairie qui étale ses riches tapis au pied de ce village, attestent que les habitants ont cherché sous les rochers suspendus sur leurs toits une protection quelquefois infidèle. Nous arrivâmes bientôt en vue du Nant-d’Arpensaz, cascade tombant du haut d’une montagne qui est à gauche de la route. Des grands aspects que nous venions d’admirer, c’était le premier que rencontrait notre vue. Nous espérions jouir d’un magnifique spectacle : notre curiosité fut médiocrement satisfaite. Pour voir cette cascade avec tous ses avantages, il eût fallu nous dit-on venir au moment de la fonte des neiges. Nous arrivâmes à trois heures et demie à Saint-Martin, petit village où il faut se munir de mulets et de char-à-bancs, le chemin cessant d’être praticable pour les voitures. Saint-Martin se trouve sur la route directe de Genève à Chamouni. (La commune de Saint-Martin a été absorbée par Sallanches en 1977). Nous dûmes renoncer à visiter les beaux sites des environs de Salenches (Sallanches) et les bains de Saint-Gervais. Nous voulions profiter du reste du jour pour arriver. Nous nous arrêtâmes donc qu’un instant à l’auberge du Mont-Blanc, tenu par Chenet. Ce ne fut pas sans de vives démonstrations de regret que le bonhomme Chenet nous vit décidés à continuer notre route. C’est à notre station du lac de Chede que nous eûmes la première révélation de l’immensité du Mont-Blanc. Là, on commence à le voir distinctement. En promenant les yeux sur cette masse colossale, et en les élevant jusqu’au sommet, on ne peut se lasser d’admirer ce géant de la terre, contre lequel l’action du temps et la main de l’homme sont impuissantes. Au lieu de subir la loi commune des choses d’ici-bas, le Mont-Blanc, semblable au soleil, paraît rajeunir et se renouveler sans cesse ? Assis sur sa base immuable, il voit passer à ses pieds comme une ombre, l’homme, ce roi de la création, qui est par rapport à lui, ce qu’est pour nous l’insecte l’éphémère qui naît vieillit et meurt entre deux couchers de soleil. A peu de distance de Servoz, sont des bâtiments servant à l’exploitation de mines de cuivre te de plomb découvertes récemment. On nous montra au haut d’une colline, les ruines du château de Saint-Michel (il reste encore une tour visible), ancien fort destiné à défendre l’entrée de la vallée de Chamouni. Nous traversâmes l’Arve sur le pont Pélissier. Il était huit heures du soir quand nous atteignîmes Les Montées, chemin rapide taillé dans le roc à gauche duquel la rivière roule ses eaux tumultueuses au fond d’un précipice. Cette traversée présentait l’aspect le plus sauvage. Tantôt c’était unes espèce de cirque dont l’enceinte, formée par de hautes montagnes, ne laissait voir que le ciel. Tantôt c’était un défilé serpentant entre de grands rochers. Nous hâtions le pas, espérant arriver à temps à Chamouni, mais les légères vapeurs dont l’aspect nous avait inquiétés à Servoz, s’étaient condensées. Elles formaient des nuées menaçantes qui venaient s’amonceler sur les cimes, comme à un sinistre rendez-vous. La faible lueur du crépuscule laissait entrevoir sur le bord de la route des croix plantées en mémoire de tragiques accidents. Le signal de l’orage fut donné par un coup de tonnerre qui retentit dans le lointain et parcourut en grondant, les échos des montagnes. Les nuages s’épaississaient, le vent commençait à s’engouffrer en sifflant, dans les sapins qu’il faisait ployer sous son effort. Bientôt la pluie tomba par torrents. Le Nant-de-Nayin était déjà enflé par l’affluence des eaux, quand nous le traversâmes. A neuf heures, nous entrions dans la Vallée du Prieuré, poursuivis par l’orage, dont la voix menaçante se rapprochait de nous et hurlait, comme si un cœur de démons s’y fût mêlé. Le désir de lui échapper nous aurait donné des ailes, mais l’obscurité nous forçait à marcher avec précaution. Nous n’apercevions ni le ciel, ni la terre. La nuit nous avait surpris dans les pas les plus dangereux, où nous aurions eu besoin de toute la clarté du jour. Au même instant, une explosion formidable, prolongée et multipliée par les échos, agita l’air avec violence. La foudre venait de tomber à côté de nous... Il nous restait encore deux lieues à faire. Le désordre se mit dans notre petite troupe. Je me trouvai seul avec la duchesse et ses guides. Deux guides dirigeaient sa marche au milieu des ténèbres. Nous parvînmes dans cet état sur les bords de la Griaz, dont les mugissements, entendus de loin, augmentaient notre anxiété. Nous hésitions, incertains...Les torrents de Nayin et de la Griaz s’ils pouvaient parler auraient à raconter plus d’un naufrage. Nous gagnâmes le long village des Ouches.

Nouveau départ pour la vallée de l'Arve et Chamouny. Nous mettions pied à terre, chaque fois qu'il se trouvait sur la route quelque curiosité qui le méritait. M. de Turpin prenait à l'instant un croquis. Notre seconde journée se termina à Chamouny, où nous couchâmes au Prieuré. L’orage continuait, la pluie redoublait. Nous nous arrêtâmes sous l’auvent d’une maison qui nous offrît un refuge momentané, pendant le temps qu’un des guides allait frapper à toutes les portes, pour implorer le secours d’une lumière, mais partout on répondit par un silence obstiné. Nous étions trop préoccupés de nos misères pour réfléchir à notre bizarre position. En effet, quel épisode tragi-comique d’une merveilleuse histoire ! Une grande princesse, accoutumée avoir tous ses désirs prévenus, dont les pas étaient naguère suivis par les populations accourant en foule sur son passage, avides de voir et de la saluer par des acclamations, aujourd’hui délaissée, errait dans le désordre d’une fugitive, mais sans les honneurs de la proscription, poursuivie par la tempête, oubliée par ses amis comme par ses ennemis et n’ayant pour cortège que deux humbles guides, auxquels elle s’était confiée. Elle ne pouvait se faire ouvrir dans une des plus pauvres contrées du grand Empire, sur lequel elle régnait trois mois auparavant ! Ces fâcheux souvenirs ont souvent attristé notre voyage. Le moindre incident les réveillait en nous. Ils défrayaient nos entretiens habituels avec la princesse qui avait toujours quelque trait à y ajouter. Elle se plaisait à honorer d’éloges mérités la conduite loyale de quelques fonctionnaires, naguère attachés à sa maison et flétrissait d’un blâme sévère la désertion de tant d’autres qui s’étaient hâtés d’outrager l’idole qu’ils venaient d’encenser. Je tomberais dans de continuelles redites, si je rapportais toutes les réflexions que ces souvenirs faisaient naître. Nous n’avions pas un lieu de refuge. La duchesse de Colorno n’avait pour se garantir de l’orage que la voûte mobile d’un parapluie, frêle abri, que les rafales menaçaient à chaque instant de renverser. D’épaisses ténèbres nous environnaient. Notre situation devenait intolérable. Nous maudissions le sommeil léthargique de ces montagnards, aussi engourdis que leurs marmottes. Dans l’excès de notre ressentiment, nous cherchions des yeux, quand nous aperçûmes un point brillant qui scintillait au loin, comme une étoile imperceptible. Nous suivions avec anxiété les progrès de cette lumière. Peu à peu, elle se dessina et nous arriva enfin. Ce n’était qu’une lanterne mais elle nous éblouit comme un soleil. Nous nous lançâmes intrépidement sur les traces de nos guides dans la direction qu’ils nous indiquèrent. Après une demi-heure de marche, nous fûmes rencontrés par d’autres guides, qu’un heureux pressentiment amenait au-devant de nous. Tout-à-fait rassurés, nous posâmes un pied hardi sur les roches glissantes autour desquelles bouillonnaient les eaux tumultueuses du Taconnaz et des Bossons. A peu de distance du hameau des Bossons, nous passâmes l’Arve, ce fidèle compagnon de notre route, sur le pont de Pierre-Haute et quand nous croyions être encore loin du but de notre voyage, nous touchâmes le seuil d’un humble édifice qui nous apparut un port ouvert à notre détresse. Nous étions dans la pauvre auberge de la Ville de Londres, au village de Chamouni. Nous fîmes allumer un grand feu pour nous sécher, car nous étions mouillés jusqu’à la peau. La duchesse était sans mouchoir, elle avait perdu le sien dans le désordre de la route. Elle fut réduite, pour sa toilette, à de rudes serviettes et aux soins d’une bonne grosse servante, dont le zèle empressé et la maladresse ingénue excitaient son hilarité. Plusieurs heures se passèrent avant que quelqu’un de sa suite put la rejoindre. Elle soupa à peine. La fatigue lui avait ôté l’appétit. Enfin à une heure du matin, elle alla se coucher et j’en fis autant, espérant que la journée du lendemain nous dédommagerait des mésaventures de la veille. Une de nos compagnes de voyage n’avait pas pu se résoudre à quitter la retraite qu’elle avait trouvée dans une modeste cabane. La pauvre comtesse de Brignole y passa la nuit sur un banc qui lui servit de lit, peu édifiée de notre agreste promenade. Elle ne nous revint que le lendemain, n’ayant pris aucune nourriture depuis vingt-quatre heures, à demi-morte de fatigue. La duchesse de Colorno était infatigable et hardie jusqu’à la témérité. On eut dit qu’elle cherchait à s’étourdir. Elle montrait une égale humeur et une constance qui étonnait les guides. La comtesse de Brignole lui ressemblait peu. Habituée aux délicatesses de sa molle Italie et aux douces promenades des belles campagnes de Gênes, que baignent les tièdes vapeurs d’une atmosphère embaumée ‘escalade des rochers et la traversée des torrents lui souriait peu. Mais elle cachait sous une gracieuse nonchalance une âme forte et un caractère énergique. Nous espérions une meilleure journée pour le lendemain, mais notre attente fut trompée. Notre chagrin fut extrême en voyant au lever du jour, des nuages épais descendant des hautes montagnes qui nous entouraient, s’étendant comme un voile sur l’étroite Vallée du Prieuré. Ces sombres nuées y répandaient une demi obscurité qui revêtait des ses teintes grisâtres tous les objets environnants. Le glacier des Bois, avec sa bruyante et monotone cascade et le glacier des Bossons formaient tout notre horizon. Le Mont Blanc, enveloppé d’un manteau de brouillard y cachait sa tête et ses vastes contours. La matinée se passa à observer le ciel et à acquérir la triste certitude que la pluie durerait toute la journée. Le mauvais temps continua en effet sans interruption. Notre impatience nous ramenait sans cesse aux étroites fenêtres de nos cellules et nous nous en éloignons chaque fois plus découragés. Nous restâmes ainsi dans un désoeuvrement plein d’ennui, jusqu’à deux heures de l’après-midi, épiant toujours une éclaircie. La duchesse de Colorno, après avoir fait chez le Buffon en boutique quelques emplettes de minéraux et de bijoux, fit avancer ses mules et se rendit entre deux ondées, au glacier des Bossons, devant lequel nous passâmes une heure autant pour tuer le temps que pour considérer les escarpements des cette montagne de glace. Le glacier peut être traversé dans sa largeur par un beau temps, mais sa surface était tellement couverte d’eau et de sable délayé, qu’elle était impraticable. Nous continuâmes d’approcher, le plus près qu’il nous fut possible, les glaces supérieures. La duchesse gravissait hardiment la côte au milieu des éclats dispersés des roches et des arbres brisés, malgré les remontrances de ses guides. Il fallut se contenter de cette excursion insignifiante et revenir accompagnés par une nouvelle dose de pluie, à notre gîte, où nous étions de retour à cinq heures. La soirée se passa à déplorer l’inconstance du temps et à faire des projets pour le lendemain. Mais ces petites contrariétés qui affectaient si éminemment le touriste, étaient dominées par une pensée plus grave, qui était l’objet de nos fréquentes préoccupations ? C’était le souvenir de l’Empereur, dont l’Impératrice devait trouver des nouvelles à son arrivée à Aix. Que faisait-il en ce moment ? Retiré dans une île qui n’était pour lui qu’une prison, sa pensée se reportait sans doute vers sa femme et son fils, dont une politique sans générosité l’avait séparé. A l’étroit dans ses modestes états, où son génie ne pouvait déployer ses ailes, pouvait-il trouver dans l’humilité et dans le cercle resserré de ses occupations présentes dont la prodigieuse activité avait besoin ? Privé des premières consolations de la vie, isolé des siens dans ces circonstances douloureuses, où l’âme la plus fortement trempée a besoin de l’ineffable douceur des affections de famille, quel soulagement pouvait être apporté aux peines cruelles dont ce noble cœur était affligé ? Puis faisant un retour sur elle-même, maîtresse en apparence des ses actions, il lui était au moins permis de chercher dans la liberté d’un voyage, une distraction à ses chagrins. Mainte fois un doute venait traverser son esprit. Lui serait-il accordé de se réunir à l’Empereur et de remettre son fils dans ses bras ? Pourrait-elle se partager entre ses Etats de Parme et l’île d’Elbe ? Quel avenir se déroulait obscur devant elle ! Quelle impatience elle avait de voir son sort enfin fixé ! Ces mélancoliques pensées occupaient son esprit et décelaient une peine intérieure qui se trahissait souvent par des larmes. Il s’y mêlait d’amères réflexions sur la condition des princesses, qui ne sont comptées dans les calculs des cabinets, que comme des instruments de l’ambition de leurs maisons."

Le 13 juillet : elle escalade le Montanvert et s’aventure deux heures sur la Mer de Glace, ce qui l’enthousiasme. Au retour son mulet fait un tel saut qu’elle manque de se rompre le cou. Le 14, elle franchit le col de Balme, encore plus haut que le Montanvert. La vue est superbe, mais encore les orages abrègent la course. On se réfugie dans une caverne où s’abritent les vaches par gros temps et c’est là qu’on déjeune. Le groupe descend ensuite la Forclaz d’où on découvre le bas du Valais, la vallée du Rhône et le bourg de Martigny. Le soir étape à Martigny, où le général Bonaparte s’est arrêté en 1800.

" Dès l’aube du jour, le ciel avait de nombreux observateurs. A six heures, le soleil fit un effort pour se dégager des nuages qui le couvraient. Nous suivions des yeux les progrès de ses rayons qui, perçant les brouillards de leur trait de feu, inondèrent bientôt tout l’espace d’une lumière éclatante. Il annonçait la plus belle journée. Il tint parole. A son aspect tout fut prêt en un instant. La duchesse de Colorno descendit de son appartement, radieuse comme l’astre qui s’élevait sur l’horizon. Montée sur sa fidèle Marquise, elle se dirigea sur le Montanvers, accompagnée des personnes de sa suite, précédée et suivie par Jacques Crotet, chef de ses guides et par dix-huit autres guides portant presque tous des noms fameux, tels que les frères Terraz, Cachat dit le Géant, Jacques des Dames, Coutet, Balmat, Paccard qui avaient fait plusieurs fois le voyage du Mont Blanc, du Montanvers et des principaux glaciers avec de Saussure, Duluc, Bourrit et autres savants et curieux. Nous n‘avions pas oublié de nous munir de la fidèle compagne du voyageur dans les montagnes, la longue canne ferrée, surmontée d’un corne de chamois. Nous traversâmes la plaine de Chamouni. A mesure que nous approchions des montagnes, des champs cultivés faisaient place aux prairies. La vallée se rétrécissait. Arrivés au pied du mont de Charmoz, qui conduit au Montanvers, le terrain devenait plus inégal et se couvrait de sapins et de bouleaux. Nous arrivâmes, en gravissant une pente douce jusqu’à un sentier raide et glissant, appelé le Chemin des Chasseurs de Cristal. Là nous quittâmes nos mulets et nous fîmes à pied le reste de la route, parce que la montagne est presque à pic et inaccessible, même aux mulets. On s’arrêta à la fontaine de Caillet. Après nous être reposés un moment auprès de cette fontaine, halte à mi-chemin du Montanvers, nous entrâmes dans un bois touffu, en gravissant des sentiers abruptes, qui serpentaient sur les flancs de la montagne, souvent sillonnés par des couloirs d’avalanches, tandis que des torrents invisibles grondaient à nos côtés au fon des abîmes. Des pointes de pyramides de glace perçaient à travers les sapins. Nous profitions de tous les éclaircis pour arrêter nos regards sur la vallée qui nous était opposée et pour jouir de l’aspect imposant du Mont Brévent et de la chaîne des Aiguilles Rouges, qui y dominaient. Nous marchions depuis quatre heures, lorsque la vue de la cabane du Berger, espèce de hutte bâtie en pierres sèches et couverte de morceaux d’ardoises, nous annonça le terme de notre voyage. Nous atteignîmes enfin le Montenvers, et eûmes la première vue de la Mer de Glace. Nous fûmes éblouis par le spectacle qui s’offrit à nos yeux. Nous avions sous les pieds une longue vallée blanche, le lit d’un fleuve immense arrêté dans son cours ou plutôt une mer immobile, tourmentée par des vagues furieuses, qu’une congélation subite aurait surprises. Des groupes de montagnes pyramidales, du haut desquelles descendaient des nappes énormes de glace, enfermaient cette froide vallée où la nature semblait ensevelie sous un vaste linceul. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, elle s’égarait dans un désert sans limites, hérissé de cônes monstrueux et déchiré par de profondes crevasses. Nous contemplions dans une admiration muette les chaînes de ces glaciers qui se liaient les uns aux autres et cet amas prodigieux d’aiguilles, les moindres s’élevant à des hauteurs démesurées en affectant des formes à la fois bizarre et magnifiques. C’était une scène de désordre et de confusion, de bouleversement et de ruine, une image du chaos, dont la plume et le pinceau sont impuissants à reproduire la sauvage mais sublime grandeur. Presque à nos côtés se dressait l’Aiguille du Dru, au pied de laquelle s’étendait un abondant pâturage, plus loin, dominait l’Aiguille de l’Argentière, la première en hauteur après le Mont Blanc, puis les Aiguilles du Bochard et des Charmoz, celle du Moine et du Couvercle, le Talèfre dont le glacier est taillé en gradins de cristal, le long glacier du Tacul, la grande et la petite Jorasse. Enfin, paraissait dans le lointain, d’un côté l’Aiguille du Midi et de l’autre le Géant et dans le fond le colossal Mont Blanc aussi vieux que le monde, entouré de pics au-dessus desquels il élevait sa tête couronnée de neiges éternelles. L’émotion que cause cet imposant spectacle ne peut s’exprimer. Telle a dû être la terre avant la création. Le premier aspect de ces grands phénomènes jette une surprise qui suspend la pensée. On reste absorbé dans une contemplation muette, comme fasciné. Ces groupes monstrueux, l’énormité de leurs masses, leur immobilité, le morne silence qui les environne inspirent une rêverie pleine de tristesse. On attend avec anxiété l’apparition d’une créature vivante qui jette une étincelle de vie sur cette nature inanimée. Mais aucun oiseau n’ose essayer ses ailes dans l’atmosphère de cette zone glacière. L’imagination craint d’aborder ces solitudes dont la pompe sauvage l’épouvante, et si , prenant un essor timide, elle s’enhardit à mesurer les hauteurs, à en interroger les abîmes, elle n’y trouve que des régions inconnues, stériles, inhospitalières. Semblable à la colombe sortie de l’arche, ne trouvant où se poser, elle replie ses ailes, épuisée par son vol solitaire et retombe découragée. Nous nous arrachâmes à ces informes mais attachantes beautés et montâmes à l’hospice, où nous attendait un frugal repas, aiguillonné par la vivacité de l’air plus que par le mouvement de la route. Nous n’étions nullement fatigués car l’air est si pur dans ces hautes régions qu’il donne au voyageur des forces nouvelles. L’hospice est une cabane de pierre élevée par les soins de M. Félix Desportes, ancien résident de France à Genève, qui a rempli des fonctions importantes sous l’Empire. Après le déjeuner nous allâmes visiter la Mer de Glace. Ses bords sont couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presque à pic nous conduisit sur cette mer qui, bien qu’exempte d’orages, n’en a pas moins de dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l’y suivîmes, armées de nos cannes ferrées. Ces puits dont le bleu transparent laissait voir le fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d’eau limpide. Quand nous passions au pied de quelque colonne de glace, notre princesse toute grande impératrice qu’elle était, et nous qui cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits. A trois heures nous nous remîmes en route pour descendre du Montanvers par les sentiers du bois de la Filia dont la pente est presque verticale. Au bas du glacier des Bois, une voûte de glace s’ouvre pour donner passage au torrent de l’Arveron. Nos guides disaient avoir remarqué que, depuis quelque temps, la montagne de glace s’avançait vers la plaine d’une manière sensible. Nous retrouvâmes nos mulets au bas de la montagne et nous reprîmes le chemin de Chamouni. Nous étions de retour à l’auberge de la Ville-de-Londres à sept heures du soir, un peu fatigués d’une assez pénible excursion que la duchesse de Colorno soutint avec une constance qui ne s’était pas démentie. Elle avait voulu faire toutes les courses à pied ou à l’aide de sa mule, sans permettre qu’on la portât. Cependant nous avions fait près de neuf lieues, en gravissant des pentes qui nous avaient conduit à une hauteur d’environ six mille pieds. Notre itinéraire devait nous ramener à Genève, en passant par Martigny, pour voir la fameuse cascade de Pissevache. Deux routes conduisent à Martigny, l’une monte au col de Balme, l’autre passe par le Val d’Orsine (Vallorcine) et la Tête Noire, en tournant le col de Balme. Ce dernier chemin est moins montueux et plus court, mais étroit et pierreux. La duchesse préféra au défilé plat et raboteux de la Tête Noire, le dôme tapissé de verdure du col de Balme, du sommet duquel on découvre une admirable perspective. Le lendemain 14 juillet, le départ eu lieu à six heures, la traversée du col exigeant dix heures de marche. L’air vif du matin obligea la duchesse à descendre de sa mule aux Prés, pour gagner à pied la hameau de Tines. A gauche régnait une chaîne de collines boisées, et à droite une prairie. Nous vîmes à la montée de l’Avencher, une belle chute sur l’Arve. Nous remontâmes le cours de cette rivière, en la côtoyant d’abord à gauche et ensuite à droite, après l’avoir traversée sur un pont négligemment construit avec des troncs d’arbres qu’assemblaient de simples liens d’osier. Au village d’Argentières, on découvre le glacier qui descend de l’aiguille du même nom. C’est auprès d’Argentières que la route se divise : à droite elle mène au mont de Balme que nous devions traverser, à gauche, au Val d’Orsine. (la route actuelle, moderne et bien roulante passe par Vallorcine). Avant d’atteindre le pied du mont de Balme, nous passâmes par le hameau du Tour, où l’on arrive par une petite plaine entremêlée de bouquets de sapins et de terres cultivées, et en franchissant le lit d’un torrent auquel sa rapidité a fait donné le nom de l’Abîme. Le hameau du Tour, qui a aussi son aiguille et son glacier, ferme de ce côté la vallée du Prieuré, dont une extrémité nue, inculte, semée de débris, est entourée de montagnes qui s’élèvent en amphithéâtre. Là commencent les rampes de Balme. Nous laissâmes derrière nous la vallée de Chamouni qu’éclairaient d’une lumière dorée les premiers rayons du soleil. Ses paisibles chaumières se détachaient sur la fraîche verdure de prairies. Les sommités et les arêtes des glaciers scintillaient comme des pointés de diamants, tandis que les masses des bois reposaient dans l’obscurité. Arrivés au chalet de Charamillan, on mit pied à terre. Nous jetions souvent les yeux en arrière, pour considérer la Mont Blanc qui paraissait grandir et venir vers nous, à mesure que nous montions. On distinguait dans l’éloignement, sur la gauche, les chalets de Balme et de nombreux troupeaux disséminés sur le revers de la montagne. Enfin nous aperçûmes le sommet du col de Balme, où une croix de bois placée sur une borne de pierre, formant ce qu’on appelle le Monument, marquait la limite entre la Savoie et le Valais. La vallée du Valais se déroulait devant nous, sillonnée par les eaux du Rhône et de la Drance, et bordée d’une chaîne de monts inaccessibles. On pouvait compter les bourgs et les hameaux groupés sur les bords des deux rivières. On découvrait le commencement de la belle route du Simplon, et le mont du Grand Saint-Bernard, autre théâtre de sa gloire. Si l’on reportait les yeux en arrière, on planait sur la vallée de Chamouni, et l’on pouvait saluer d’un dernier regard le Mont Blanc père de tous les glaciers de Savoie et roi de toutes les montagnes de l’Europe. Les passages de la Tête Noire et du col de Balme se rejoignent dans un vallon, au pied de la montagne de La Forclaz, qu’il faut traverser pour aller à Martigny. C’est là que nous trouvâmes nos mulets que nous avions quitté pour suivre la route du col de Balme. Le Valais, vu su sommet de La Forclaz, offre encore un splendide aspect. Nous suivîmes un sentier qui se trouva être le lit d’un torrent. Les cailloux mouvants dont il était semé rendaient notre marche insupportable. Nous fûmes obligés de faire une mortelle randonnée dans ce sentier rocailleux jusqu’à au village du Fond-des-Râpes, d’où part le chemin qui monte au Saint-Bernard. Là, nous fûmes reçus à notre grande satisfaction dans un char-à-banc. Après avoir passé la rivière de la Drance et traversé le bourg de Martigny, nous arrivâmes à cinq heures du soir dans la ville de ce nom, éloignée du bourg d’un quart de lieue. Nous étions plus fatigués des cahots de notre malencontreuse patache, que des dix lieues que nous venions de faire. Nous passâmes la nuit dans une auberge dont j’ai oublié le nom, nous proposant de repartir le lendemain de bonne heure pour Bex, afin de profiter de la journée pour visiter la saline de Bévieux. Notre intérêt était vivement excité par cette ardeur de notre princesse, exercée sur les plus nobles sujets, qui triomphait des délicatesses de son sexe et des habitudes de mollesse qu’on devait s’attendre à trouver dans le haut rang où elle est née. Quand je la voyais chevaucher allégrement, je lui parlais de ses promenades ultra-matinales de Saint Cloud. Dans les belles journées d’été, éveillée au point du jour par l’Empereur, elle partait à cheval avec lui, pour faire des courses dans les bois environnants. Quand elle revenait à Saint-Cloud, le Palais, à peine réveillé, la voyait rentrer avec surprise, ignorant qu’elle fut sortie et la croyant encore endormie sous les courtines impériales. Ce souvenir lui rappelait celui des leçons d’équitation que lui avait données l’Empereur, après le déjeuner dans l’allée de la terrasse, faisant suite au salon de famille. Là prenant le rôle d’écuyer, sans quitter ses bas de soie blancs ni ses souliers à boucles d’or ovales, Napoléon montait à cheval et se plaçait à côté de l’Impératrice. En voulant régler l’allure de cette princesse sur la sienne, il excitait son cheval et accueillait par de bruyants éclats de rire les frayeurs sans danger qu’il provoquait. Ces souvenirs se retraçaient à l’esprit de Marie-Louise dans toute sa fraîcheur. Il lui échappait de dire en soupirant : c’était le bon temps ! ".

 Le 15 juillet on part pour Bex, sur la route de Monthey. On déjeune à la cascade de Pissevache avant de visiter les Salines de Bévieux. Le 16, retour à Genève, par le Lac Léman, sous un déluge. Ces quelques jours au rythme endiablé ont transformé Marie-Louise. Enfin sortie des tracasseries de Schönbrunn, elle se trouve libre de mener une vie sans horaire, sans étiquette, entouré de personnes amies. Méneval écrit " Ce voyage se révèle comme la plus grande distraction qu’elle ait rencontrée depuis son départ de Paris et lui procure une utile diversion aux chagrins qui l’avaient accablée ".

« Le 15, à sept heures du matin, reposée par une bonne nuit des fatigues de la veille, elle partit de Martigny dans une calèche du pays. Elle arriva à huit heures et demie au Pissevache. Je ne sais quelle grossière tradition a imposé à cette belle cascade, cette dénomination ignoble. Cette cascade est une rivière tombant du sommet d’une montagne à travers d’épaisses touffes de feuillage. Sa largeur est moyenne et sa hauteur d’environ trois cents pieds, mais tout son ensemble est d’un effet harmonieux et pittoresque. Nous montâmes jusqu’au bord du bassin, en bravant une pluie imperceptible que chassait un vent impétueux causé par la rapidité du torrent. Mais nous fûmes bientôt forcés d’en descendre. Nous poursuivîmes notre route en traversant un détroit resserré entre la montagne et le Rhône qui débouche dans une petite vallée agréable et bien cultivée On voit de la route l’ermitage de Saint-Maurice, pratiqué dans le roc et planant sur la vallée. A l’extrémité de cette vallée, on franchit un défilé formé par deux pics d’une prodigieuse élévation, la Dent du Midi et la Dent de Morcle. Le Rhône comprimé en cet endroit, coule avec la rapidité d’un trait sous un beau pont d’un seul arche qu’on prétend être de construction romaine. La douane placée au milieu du pont ferme par une grille la communication entre le Valais et le canton de Vaud, et marque la limite entre les deux pays. Le Mont-Saint-Branchier dominait derrière nous à l’autre extrémité de la vallée et semblait en clore l’entrée. Nous arrivâmes à Bex, une demi-heure après avoir traversé Saint-Maurice, par une jolie route qu’ombrageaient de beaux châtaigniers. Bex est un gros bourg dont la situation est charmante. Le pays est riche, varié et baigné par la rivière l’Arençon. Nous descendîmes à l’auberge l’Union dont je dois louer la propreté et l’élégance. A deux heures et demie, nous montâmes en char-à-banc pour aller visiter les salines de Bévieux situées à une heure de chemin de Bex. La route est belle et bordée, comme elles le sont toutes par des arbres fruitiers qui y entretiennent l’ombre et la fraîcheur. Nos routes vastes et dégradées sont ornées de fastueuses et stériles avenues. Ici le luxe cède à l’utile, les routes sont belles, suffisamment larges et bien entretenues. Elles présentent partout l’aspect d’un long verger. La route que nous suivions nous conduisit au sentier qui mène aux salines, en remontant le torrent de la Grionne. Arrivée au lieu d’exploitation des eaux salées, la duchesse fut reçue par le directeur de la saline qui lui expliqua les procédés employés pour fabriquer le sel. Nous étions de retour à Bex avant la nuit, la sérénité du temps nous invitait à nous embarquer sur le lac pour retourner à Genève. Le lendemain, à six heures du matin, nous partîmes pour aller nous embarquer à Villeneuve, bourg situé à la pointe du lac de Genève. La duchesse de Colorno fut reçue à Villeneuve au milieu d’une affluence considérable, par de jeunes filles vêtues de blanc qui lui présentèrent des fleurs. Elle monta dans bateau pavoisé de guirlandes formées par de branches de cerisiers chargées de leur fruit, vivement touchée de ces hommages naïfs, contrastant avec le scrupule qui avait partout respecté son incognito. Les autorités grandes et petites du pays qu’elle avait traversé avaient ignoré son rang avec la plus grande circonspection. Cette froide réserve, dont elle ne se plaignit pas, rappelait à notre souvenir l’étonnement muet des soixante ou quatre-vingts curieux rassemblés dans la cour du Caroussel, qui avaient assisté trois mois auparavant à son fatal départ de Paris. L’apathie des rares témoins de cette scène, contrastait avec le candide empressement des Vaudois. Le bienveillant empressement de ces bons Helvétiens décelait en même temps leur partialité pour la France. Nous voguâmes heureusement jusqu’à la hauteur du village de Meillerie, au milieu d’un bassin formé par les Alpes et le Jura, entre d’immenses coteaux couverts de bois, de prairies, de vignobles et de maisons de plaisance, dont chaque site est un point de vue. Nous longions de près la côte entre Saint-Gengoulph (Saint-Gingolph) et Evian, jouissant de l’agréable perspective entre ces lieux favorisés de la nature. Le désir de visiter les rochers de Meillerie, théâtre des amours de Saint-Preux et de Julie, nous engagea à descendre à terre. Mais la pluie nous surprit, accompagnée d’un vent très vif qui nous soufflait au visage. Elle nous força à regagner notre bateau dans lequel nous eûmes de la peine à remonter. Bientôt la place ne fut plus tenable, la pluie que nous avions prise pour un grain passager, si fréquent dans ces pays de montagnes, tomba avec redoublement et l’aspect du ciel annonçait qu’elle durerait longtemps. La duchesse de Colorno se décida à relâcher à Evian, où nous fûmes assez heureux pour trouver une voiture qui nous recueillit et, par Thonon puis Yvoire, nous ramena à Genève.Ainsi se passa ce voyage de six jours, à l’agrément duquel les accidents même concoururent Ce petit voyage avait fait utile diversion à d’amers chagrins et versé un peu de baume sur des plaies toutes récentes 

Le 17 juillet au soir, les voyageurs sont à Carouge. Ils voient arriver un officier, vêtu de l’uniforme des hussards hongrois, pelisse jetée sur l’épaule.Il ouvre la portière de la voiture aux armes napoléoniennes de Marie-Louise, se présente : Adam Albert von Neipperg…

Neipperg

Les historiens, qui n’ont pas utilisé les documents des archives de Vienne, ont établi une thèse disant que Metternich a conçu le projet de nommer auprès de Marie-Louise le général-comte Neipperg, ce " Don Juan éprouvé " qui doit faire oublier Napoléon à sa femme.

Or, force est de constater que lors du départ de Marie-Louise, le 29 juin, Metternich se trouve à Londres. Il ne rentre à Vienne que le 18 juillet, soit trois semaines après que l’Impératrice quitte Schönbrunn. Le désir de voir Marie-Louise accompagnée durant son séjour, est manifesté, tout d’abord, par Maria-Ludovica qui propose " un général capable d’envoyer à l’Empereur des rapports précis et le cas échéant aider l’Archiduchesse de ses conseils ". L’Archiduc Jean, qui se méfie de la suite française, approuve : " Il faut un honnête homme, sûr, intelligent et du parti de l’Autriche, qui empêcherait de perdre de vue, la volonté et les conseils de son père ". On pense au Prince Nicholas Esterhazy, d’un rang assez élevé pour accompagner. Il est jugé trop âgé pour faire la conversation à une jeune femme de 22 ans, François II charge donc Schwarzenberg, de trouver la perle rare, un général qui soit diplomate. Schwarzenberg nomme Neipperg, libre en ce moment, commandant une division à Pavie. En attendant, le comte Karaczay précédera Marie-Louise dans son voyage pour préparer les relais. Durant l’absence de Metternich, c’est le Conseiller d’état Hudelist, qui assure l’intérim. Il écrit à Metternich, le 26 juin : " J’aurais bien souhaité ajourner le voyage d’Aix jusqu’à l’arrivée de Votre Altesse, mais les instances de sa fille, son état de santé et la conviction qu’elle a de ne pouvoir se quérir qu’à Aix, furent plus forte que toutes les objections ". Hudelist soumet à l’Empereur François les instructions (Punktationen) pour le comte Neipperg : " Sa Majesté ayant décidé que le général comte Neipperg devait se trouver comme voyageur pendant le séjour de l’Impératrice Marie-Louise à Aix afin d’observer les événements d’une façon entièrement discrète, il faudra qu’il ait constamment devant les yeux les instructions suivantes qui lui permettront de remplir sa mission, qu’il doit considérer comme un épreuve particulière de l’augustissime confiance placée en lui.

Il doit se rendre immédiatement à Aix-en-Savoie afin d’arriver quelques jours avant l’Impératrice, pour y prendre les mesures nécessaires. Il notifiera aux autorités locales l’arrivée de l’Impératrice et son désir de garder son plus strict incognito sous le nom de Duchesse de Colorno. S.M. l’Empereur a notifié au Roi de France, par une lettre confidentielle, la résolution prise, uniquement en vue de rétablir sa santé. Le général Neipperg ne possède en dehors de son rang militaire aucun autre titre, soit officiel ou diplomatique. Il ne doit se considérer que comme voyageur jouissant de l’honneur d’être chargé par son souverain d’une mission particulièrement discrète. Son premier devoir est d’observer tranquillement et sans la moindre ostentation la conduite de madame la Duchesse de Colorno, afin de pouvoir envoyer, aussi vite que possible, à sa majesté l’Empereur des rapports détaillés et entièrement authentiques. Puisque l’Impératrice a été instruite par Son Auguste Père qu’Elle trouverait monsieur le comte de Neipperg à Aix, l’accès libre auprès d’Elle lui est assuré. Le général de Neipperg déclarera dès la première audience à Madame la Duchesse, qu’il a été envoyé à Aix pour être, quoique n’étant pas muni d’une mission officielle, à Sa disposition pour toutes les éventualités. On s’en remet à sa sagesse pour qu’il assure, en cas d’événements extraordinaires, une voie de correspondance, au moins d’Aix à Milan, à laquelle on peut confier des rapports importants. Il n’est guère nécessaire d’insister sur ce fait que la correspondance et les communications de Madame la Duchesse de Colorno, avec l’île d’Elbe, exigent la plus étroite surveillance. Aussi est-il nécessaire de découvrir les différents canaux qui pourraient être utilisés. Le comte de Neipperg tâchera de détourner Madame la Duchesse, avec le tact nécessaire, de toute idée d’un voyage à l’île d’Elbe, voyage qui remplirait de chagrin le cœur paternel de sa Majesté qui formule les souhaits les plus tendres pour le bien-être de sa fille bien-aimée. Il ne manquera pas d’essayer par tous les moyens de L’en dissuader et fera son possible pour gagner au moins le temps nécessaire afin que les instructions précises de la part de Sa Majesté puissent arriver à temps et au pis aller et si toutes les représentations étaient vaines, il suivra la Duchesse de Colorno à l’île d’Elbe. Tous les passeports délivrés à Vienne à Madame l’Archiduchesse et à Sa suite n’étant valable que pour le trajet de Vienne à Aix et pour le retour ici, de nouveaux passeports étant nécessaires pour tout autre déplacement, cette circonstance peut être exploitée très avantageusement pour empêcher de pareils voyages. L’employé de police Siebert, qui apporte ces instructions au comte de Neipperg, lui est adjoint pendant le séjour à Aix. "

En fait, Neipperg n’est pas candidat au poste, mais une telle mission ne peut se refuser. Le 24 août, la pensant terminée, il fera un courrier pour réintégrer l’armée. On peut donc penser que le hasard a bien fait les choses ? Pas uniquement, car le pedigree de Neipperg le prédestinait, comme on l’a vu déjà, toujours proche des événements, en particulier s’agissant de Bernadotte ou de Murat.

A l’heure où il va rejoindre Marie-Louise, le passé de Neipperg est des plus honorables. A quinze ans en 1790, il entre dans l’armée autrichienne. Deux ans plus tard il fait ses premières armes à Jemmapes où il est renversé de cheval et laissé pour mort. Ramassé le lendemain, transporté à l’hôpital on trouve qu’il parle trop bien le Français pour un Allemand et on veut le faire fusiller comme émigré. Dans les combats de Neerwinden, un coup de sabre lui arrache l’œil droit. Rentré en Autriche, il reprend du service auprès de l’Archiduc Charles. Il sert à Marengo en 1800. Envoyé à Paris pour traiter de l’échange de prisonniers, il s’acquitte avec succès de sa mission. Il épouse la comtesse Teresa Pola, avec qui il a quatre enfants, Alfred, Ferdinand, Gustave et Erwin.

Nommé ambassadeur à Stockholm, auprès de Bernadotte, Metternich le charge de faire comprendre au nouveau futur roi que l’intérêt de la Suède est de se rapprocher de la Russie et de l’Angleterre. Il sera décoré, pour ce mérite, de la Grande croix de l’épée. Devenu la coqueluche de Stockholm, Madame de Staël le rencontre. Metternich voit en lui un habile et efficace diplomate. En 1810, à l'occasion du mariage de Marie-Louise d'Autriche et Napoléon, il est affecté à l'ambassade autrichienne à Paris, où il est décoré, par Napoléon, de la Légion d'honneur...

Puis, Metternich l’envoie à Naples pour débaucher Murat qui cherche à se maintenir sur son trône. Avant la bataille de Leipzig, Murat propose aux Autrichiens un corps de 30.000 hommes contre garantie de son royaume, sans la Sicile, mais augmenté des Etats du Pape. A Leipzig, Neipperg se distingue et y gagne le titre de feld-maréchal. Par le Traité du 11 janvier 1814, le beau-frère de Napoléon engage ses armées aux côtés de l’Autriche. Murat, cité par Albert Sorel (t. VIII pp.237) : " J’ai fait tout ce que l’Autriche a voulu. J’ai signé aveuglément l’alliance que le comte de Neipperg m’a soumise. Je remets entièrement mes intérêts dans les mains de l’Empereur François et me place avec confiance sous l’égide de la loyauté du gouvernement autrichien. Je suis convaincu que je ne m’en repentirai jamais. Mais je vous répète encore que vous devez m’agrandir, me rendre plus fort pour ne plus être à votre charge. Vous ne tirerez aucun parti de tous ces petites états que vous voulez établir en Italie…"

Ensuite Metternich l’envoie en Italie du Nord, pour tenter de circonvenir le vice-roi Eugène de Beauharnais, quand intervient la fin de la campagne de France.

Adam Neipperg, issu d’une vieille famille noble de Souabe, est le fils d'un diplomate. Son père, en mission diplomatique à Paris avant la Révolution, est renommé pour son goût pour la table et le jeu et pour " l’amour de la mécanique plus que pour la mécanique de l’amour ". En effet, laissant son épouse libre, il se consacre à l'invention d'une machine à écrire. Son épouse, Marie-Louise comtesse de Hatzfeld-Wildemburg, met au monde à Vienne, en 1775, celui qui deviendra le général Neipperg.

Méneval, toujours très prude, précise : " Quelque temps après la mort du Comte d’H…, père de Mme C…, la femme de celui-ci trouva, dans ses papiers, une lettre de la comtesse de Neipperg au comte d’H…qui lui donna la preuve que le jeune Neipperg était bien le fils du comte d’H… Le général Neipperg se trouvait donc le frère de la comtesse C… et ne l’ignorait point ".

Neipperg a 42 ans, soit 20 ans de plus que Marie-Louise. Grand, chevelure blonde très bouclée, un anneau à l’oreille gauche, suivant la mode orchestrée par le Prince de Ligne, un visage énergique souligné par un bandeau noir sur l’œil masquant sa blessure de guerre qui l’a rendu borgne, l’autre œil étant vif et perçant. Le premier contact reste froid. Tout de suite, Marie-Louise l’a reconnu pour l’avoir rencontré à Prague. Méneval note : " Sa vue causa à l’Impératrice une impression désagréable qu’elle ne dissimula pas "

laroutenapoleon@yahoo.fr
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