EPIQUE EPOQUE
laroutenapoleon@yahoo.fr
Bouquiniste
59, rue du Port - 35260 CANCALE
L'EPIQUE EPOQUE
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Portait de Marie-Louise
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Portait de Marie-Louise, par P. Gérard. Cabinet des estampes, Bibliothèque Nationale - Frontispice des Mémoires de Metternich, parus en 4 tomes, aux éditions Henri Javal, en 1959.
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Parus en deux tomes, l'ouvrage d'Edouard Gachot retranscrit toutes les lettres de Marie-Louise à la maréchale Lannes. 243 lettres restées dans la famille du duc de Montebello jusqu'en 1910. Dans ces livres Edouard Gachot en profite pour corriger les erreurs de Frédéric masson qui n'avait pas eu la possibilité de lire ces lettres...
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Ouvrages du petit-fils du baron Méneval, retraçant les journées entre l'Abdication de Fontainebleau et le Congrès de Vienne
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Les Lettres de Napoléon à Marie-Louise, écrites de 1810 à 1814, avec introduction et notes de Louis Madelin, de l'Académie Française
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Lettres de Marie-Louise à Napoléon. Lettres inédites puisque retrouvées dans les Archives Bernadotte, roi de Suède. En effet Napoléon en partant pour la Campagne de Belgique de 1815,  laissa un portefeuille contenant ses lettres, à son frère Joseph. Joseph, après Waterloo, part aux Etats-Unis, laissant la caisse contenant ces lettres à sa femme Julie Clary, qui, pour les soustraire aux puissances alliées, les dépose chez sa soeur Désirée, épouse du maréchal Bernadotte, devenu roi de Suède.
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Le tome III des Mémoires d'Armand de Caulaincourt. Ouvrage le plus important et le plus objectif pour suivre l'abdication de Fontainebleau, puis la route de Napoléon et de Marie-Louise, qui se séparent à tout jamais...

Le 12 décembre 1791, naît Marie-Louise de Habsbourg. Elle est la fille aînée de sa Très Sacrée Majesté Catholique François II Empereur d’Autriche. Cette dynastie est la plus ancienne en Europe depuis la chute des Bourbons. Sa mère est Marie-Thérèse de Bourbon-Sicile à qui, selon l’usage, elle sera enlevée, aussitôt pour être élevée, au Château de Schoenbrunn, par une gouvernante Madame de Colloredo. Le bébé se prénomme Maria, Ludovica, Léopoldine, Francesca, Theresa, Josepha Lucie. Plus familièrement, on l’appelle Luisel. Ce vigoureux nourrisson est rose, blond aux yeux bleu clair, légèrement écartées sous un front bombé et a la fameuse lèvre inférieure charnue, la marque de Charles-Quint…
La devise de Charles Quint est A.E.I.O.U : Austriae Est Imperare Orbi Universo
François est le fils aîné de Léopold II et de Marie-Louise de Bourbon, Infante d’Espagne. En 1792, à 24 ans, il devient l’Archiduc souverain d’Autriche, Francois II, Empereur du Saint Empire romain germanique. Il succède dans cette fonction, à son père Léopold, qui a succédé lui-même à son frère Joseph II décédé, en 1790, sans descendance. Si le règne de Joseph II a été long, celui de son frère Léopold ne dure que 2 ans. Avant de succéder à son frère, Léopold était grand duc de Toscane, ce qui explique que François soit né à Florence. En 1788, François a épousé à l’âge de 20 ans, Elisabeth de Wurtemberg. Elle est la sœur de Sophie-Dorothée future Tsarine, épouse de Paul 1er, sous le nom de Maria Feodorovna et mère du Tsar Alexandre. Ces deux empereurs, qui lutteront contre Napoléon, sont donc un peu parent. Elisabeth de Wurtemberg, après une vie conjugale particulièrement intense, meurt en couches, en 1790, la même année que l’oncle Joseph II. Raison d’état, François est immédiatement remarié à sa cousine Marie-Thérèse. Ces neveux de Marie-Antoinette auront une nombreuse descendance. Epuisée, Marie-Thèse meurt en 1807 et François devenu François 1er Empereur d’Autriche après Austerlitz, épouse une autre cousine, la jeune Princesse de Modène, Marie Louise, dite Maria Ludovica. Gouverneur de la Lombardie, chassé d'Italie par Bonaparte en 1796, Ferdinand d’Autriche d’Este s’est réfugié à Vienne avec sa famille et en 1808. C'est sa dernière fille Marie Ludovica, âgé de 19 ans qu'épouse son cousin, l'empereur François Ier d'Autriche, 40 ans, déjà deux fois veuf et pourvu d'une nombreuse famille. Marie-Louise, dite Luisel,  devient donc sa belle-fille. Elle n'a que 4 ans de moins qu'elle...
Marie-Thérèse, une main de fer dans un gant de crin,  ne peut s’occuper elle-même de ses enfants. Finies les gâteries Luisel voit sa maison réduite à une femme de chambre, une chambrière, une blanchisseuse, une femme d’extra, un chef de fourrière, 4 laquais et un homme de peine. Horaire militaire, régime spartiate avec bains froids et éducation très chrétienne. Ce mode de vie est bien pesant pour une petite fille de 8 ans : " Je me suis levée, habillée, j’ai prié puis déjeuné chez maman, après la messe répétition des leçons, après j’ai découpé une image, dîné puis joué, prié, se coucher et dormir. " Une nouvelle grossesse contraint l’Impératrice à déléguer ses pouvoirs à la comtesse de Colloredo, née Folliot de Grenneville, qui va illuminer l’existence de Luisel. " Ma chère Colloredo, ma petite Maman Colloredo " a une fille de 8 ans qui est admise à la Kammer. Sa fille, Victoire, a des yeux rieurs, des cheveux châtains, elle est exubérante, spontanée et apporte à Luisel un ballon d’oxygène dans la liberté du monde enfantin : aventures dans les couloirs de Schoenbrunn avec grand tapage sous l’œil consterné des dames d’honneur pas habituées à de tels écarts. La surveillance se relâche. Pour Luisel et Victoire c’est la découverte des cuisines, pleines de marmitons, où l’on va goûter des apfelstrudels, au milieu des rires et de la farine qui vole…Découverte des potagers et des petits animaux des volières. Découverte des appartements de Marie-Thérèse, étonnement devant " la chaise volante " de l’arrière-grand-mère, sorte d’ascenseur et grande surprise devant le " cabinet chinois " où un jeune page, vrai magicien, fait surgir du parquet une table toute chargée de « Koch mit Roester ». Bonnes marcheuses Luisel et Victoire filent dans les allées sous les charmilles, qui conduisent à Tiergaten où les deux fillettes croisent des Viennois venus en famille voir éléphants, buffles, chameaux, dromadaires et kangourous aux côtés des tigres, lions ou les ours. Luisel et Victoire rentre au pas de course pour éviter les réprimandes. Les études ne sont pas négligées. Luisel va parler 6 langues : anglais, tchèque, espagnol, français, italien, turc, plus latin-grec. Destinée à être mariée à un Prince dont on ignore la nationalité, il faut prévoir. La comtesse Colloredo enseigne elle-même l’histoire et la géographie. Luisel apprend aussi le piano. Mais dans ce programme, tout ce qui a trait à la sexualité est banni, les livres de classe sont censurés, des pages collées, grattées ou rayées : il faut préserver jusqu’au mariage la jeune archiduchesse de toute pensée impure et s’assurer d’une virginité garantie. L’éducation religieuse freine les ardeurs de la jeune Luisel. Dans ses prières, les Français tiennent une place de choix. Ils ont guillotiné sa grande-tante Marie-Antoinette dont la fille Marie-Thérèse vient d’être échangée contres des commissaires de la Convention que Dumouriez à livré aux Autrichiens. Cette jeune tante de 17 ans, encore toute meurtrie par la prison du Temple, loge maintenant au Belvédère où elle évoque, devant Luisel, la mort de ses parents et le calvaire de son frère Louis XVII. Luisel ne sait pas que son oncle Louis XVI a déclaré la guerre, en 1792, à son père. C’est la suite de Varennes et de la Déclaration de Pillnitz, entre Léopold II et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, qui mène à Valmy puis entraîne la 1ère coalition en 1793. La 7° et dernière coalition sera formée, en 1815, après le retour de Napoléon de l’île d’Elbe...
Luisel apprend qu’en France les églises sont fermées et les prêtres massacrés. Elle imagine déjà la guillotine installée sur le Graben. Bientôt la guerre est partout et l’Autriche devient une gigantesque caserne. D’autant plus que son père est souvent battu. Les généraux Autrichiens, même l’Archiduc Charles, frère de l’Empereur, n’ont pu résister au général Bonaparte. La vaisselle d’or impériale est envoyée à la fonte. Vienne est devenue une terre d’exil pour les souverains de Naples et quantité d’émigrés. Quand Bonaparte part en Egypte, les affaires reprennent. Les troupes Alliées connaissent quelques succès. A Paris, le général Jourdan demande la proclamation de «la patrie en danger ». Proclamation rejetée. Masséna remporte une bataille décisive à Zurich, en septembre 1799. Bonaparte débarque à Saint Raphaël quinze jours après puis ce sera le 18 Brumaire. On sait l’importance de la victoire de Marengo et celle de Moreau à Oberhausen. L’Italie est perdue pour l’Autriche, déjà dépouillée des Pays-Bas. La Paix d’Amiens est de courte durée. La mort du Duc d’Enghien en mars 1804, durement ressentie en Autriche, laisse Luisel bouleversée. En 1805, quittant le Camp de Boulogne par une volte-face inouïe, la grande Armée déferle sur Ulm. Austerlitz verra la bataille des trois Empereurs, le Roi de Prusse n’ayant pas eu le temps de rejoindre. Luisel a 14 ans, elle comprend les malheurs qui accablent son père et l’Empire. Tout naturellement elle est amenée à haïr les Français, particulièrement Bonaparte comme en témoigne cette lettre, à Victoire. Marie-Louise écrit et écrira beaucoup, souvent en Français qu’elle parle aussi bien que l’Allemand. Mais, à cette époque, dans ce monde, on parlait Français…
" Maman (nom donné à Mme de Colloredo) m’a fait écrire le titre d’un livre qu’elle va faire venir de France pour nous. C’est le Plutarque par le même Blanchard qui a écrit plusieurs ouvrages que nous avons déjà lus. C’est la vie des hommes illustres depuis Homère jusqu’à Bonaparte. Ce nom ternit son ouvrage et j’aurais mieux aimé qu’il ait terminé par François II qui a fait des actions remarquables tandis que l’autre n’a commis que des injustices en ôtant à quelques-uns leurs pays. Maman m’a raconté une drôle de chose, que M. Bonaparte s’est sauvé, quand toute une armée a été ruinée, avec seulement deux ou trois personnes et qu’il s’est fait Turc, c'est-à-dire qu’il leur a dit : "Moi, je ne suis pas votre ennemi, je suis musulman et je reconnais pour prophète le grand Mahomet." puis revenant en France, il a fait le catholique, l’étant véritablement, alors il a seulement été élevé à la dignité de consul. Ce n’est pas moi de juger, mais je pense que c’est une profanation de notre religion d’aller de l’une à l’autre. " Bientôt il faut quitter Vienne. L’Impératrice Marie-Thérèse secondée par Mme de Colloredo entasse dans des berlines ses enfants, qu’elle appelle son "poulaillé", avec pêle-mêle des vêtements et de la nourriture. Luisel avec ses sœurs et frères partent se mettre à l’abri, en Hongrie, sous la protection d’un peloton de cavalerie. 300 lieues sans répit. Les enfants Habsbourg connaissent un peu la faim, beaucoup le froid et l’inquiétude. On improvise dans des auberges où les punaises sont baptisées des napoléons. L’exode va durer trois mois. Marie-Louise est blessée dans son amour filial par les affronts que cet ogre corse inflige à son père en lui enlevant une grande partie du territoire et en l’humiliant en groupant des états Allemands en une Confédération du Rhin, détruisant ainsi le Saint-Empire Germanique qui, depuis des siècles, est considéré comme l’héritage légitime des Habsbourg. Son père n’est plus l’ Empereur romain François II, mais simplement François Ier d’Autriche…C’est à Buda, qui deviendra Buda-pest, que Marie-Thérèse et son poulaillé apprennent la défaite d’Austerlitz. Ils logent chez leur oncle le vice-roi au palais Royal dans des conditions de fortune. Marie-Louise est accablée et écrit à son père : " Il me paraît impossible que ces tristes nouvelles soient vraies, il me semble que je rêve, je ne puis croire qu’une semblable calamité nous arrive, mais il e faut cependant. Je ne veux pas encore douter que Dieu ne nous accorde la victoire sur ce napoléon abhorré et l’achève. A tout instant je crois entendre arriver un messager et je vais à la porte mais il n’y a personne. Quelqu’un nous parle d’une victoire autrichienne et je suis heureuse. Ensuite viennent les tristes nouvelles disant que le rapport est faux et je me trouve plongée dans un abîme de désespoir et de tristesse. "
Chaque jour Luisel apprend les nouveaux méfaits de l’armée française. Ségur qui a participé à la campagne d’Ulm a écrit à l’Empereur : " Sire vous êtes suivi d’un ramassis de pillards qui déshonorent votre armée et vous-même, si vous n’y mettez pas bon ordre. " Marie-Louise entend parler de vols, de viols et de couronnes arrachées, de royaumes annexés, de massacres de civils, de terres brûlées… Napoléon s’est installé à Schöenbrunn avec son état-major. Les 1.441 appartements de Schöenbrunn sont réquisitionnés. L’escalier bleu, la grande galerie où Marie-Thérèse trône au milieu de ses provinces sont pendant deux mois le théâtre d’allées et venues d’une armée bottée et bruyante, qui jouit de sa victoire. Le général Thiébault écrit : " Ce sera toujours une volupté que de battre un ennemi aussi acharné, formant la première puissance de l’Europe. C’est un enivrement que d’entrer dans sa capitale, surtout quand cette capitale est celle des modernes Césars. " Dans la mélancolie, Noël est célébré à Kaschau, aujourd’hui Kosice en Slovaquie, chez l’oncle Albert, Duc de Saxe-Teschen, le battu de Jemmapes bien connu en Brabant. Marie-Louise rencontre le Tsar dont les troupes sont stationnées dans les environs. Luisel a le malheur de perdre Maman Colloredo. Le comte de Colloredo, adjoint de Metternich est " invité ", par Cobenzl ministre des Affaires Etrangères, à se retirer sur ses terres. Son épouse partage cette disgrâce. Pour Luisel c’est une catastrophe d’être privée de son Aja et de Victoire devenue " sa sœur ". Elle le ressent comme une asphyxie. Fin janvier 1806, les Français quitte Schöenbrunn. L’invasion a laissé un goût amer et tenace. L’Autriche vaincue doit payer les frais de la guerre et perd le Tyrol, la Souabe, Venise et ses annexions de Campo-Formio. Marie-Thérèse, avec son poulaillé, rentre à Vienne.
Vaincue une deuxième fois, la grand-mère de Luisel, Marie-Caroline est chassée de ses états de Naples, où s’installe Joseph Bonaparte. En février, elle débarque à Palerme. Quant au "meilleur des pères", devenu François Ier d’Autriche, croyant toujours au droit divin, il prend patience par le traité de Vienne qui apporte un moment de répit...Le Traité de Vienne apporte un moment de répit que Marie-Thérèse met à profit pour mourir, à 34 ans, le 13 avril 1807. Enceinte d’un treizième enfant, elle a souvent accompagné son impérial époux sur les champs de bataille, organisé l’exil en Hongrie. Sentant ses dernières forces, elle choisit pour la remplacer une Aja, la comtesse Lazansky, choix heureux pour Luisel qui a 16 ans. Son nouveau né ne lui survit que quelques jours. Huit mois plus tard un nouveau deuil, Luisel perd son frère Joseph âgé de 8 ans. Pour lui changer les idées son père l’emmène avec lui en tournée en Croatie, par Fiume, puis la Province du Banat où l’on construit une route stratégique. Les liens profonds sont toujours très solides entre ce père et sa fille aînée. Un événement va changer la vie de Luisel. A Schöenbrunn, sont arrivés l’Archiduc Ferdinand de Habsbourg, duc de Modène, et sa famille dont la jeune Maria-Ludovica. Maria-Ludovica n’a que 4 ans de plus que Marie-Louise. Sous un aspect fragile et délicat, elle développe charme, intelligence, ténacité et l’orgueil de sa race. Elle fait la conquête de sa " chère nièce", qui va se mettre en tête de la marier à..."son cher papa". Un mois plus tard François 1er d’Autriche épouse la petite Maria-Ludovica, le 6 janvier 1808. Le mariage de leurs majestés est célébré devant les neuf enfants de feu l’impératrice Marie-Thérèse, immédiatement séduits par leur nouvelle " Liebe Mama ". Pour Marie-Louise, c’est le bonheur. La nouvelle impératrice la sort de l’ombre. " La perle de François II " va être assignée au rang auquel sa naissance lui donne droit. Marie-Louise fait son apprentissage de future souveraine, participant aux cérémonies officielles, puis aux bals de cour. A la fois belle-mère et sœur, Maria-Ludovica lui apporte, avec la comtesse Lazansky, tout le nécessaire pour son apprentissage.
Après la défaite Baylen, en juillet 1808, l’Autriche commence à relever la tête. Le couple impérial parcourt les provinces. Marie-Louise est du voyage. Elle remarque que le sentiment national Autrichien est très attaché à la famille Habsbourg. L’année suivante, le 8 avril 1809, les souverains et leurs enfants assistent à la bénédiction des drapeaux de la Landwehr de Vienne. Le lendemain, l’Autriche entre en guerre. L’Archiduc Charles pénètre en Bavière, alliée de la France. La victoire paraît acquise mais, 4 jours plus tard, Napoléon et Davout battent les Autrichiens à Eckmühl les 21 et 22 avril. De nouveau c’est la fuite. Marie-Louise souffrante et intransportable reste à Vienne. Le 10 mai, une batterie d’obusiers, bat la capitale durant 24 heures. Constant note dans ses mémoires : " Les Allemands venaient sur le glacis observer l’effet des feux d’attaque et de défense. Ils paraissaient plus intéressés qu’effrayés par le spectacle. Les boulets étaient déjà tombés dans la cour du palais impérial lorsqu’un trompette sortit de la ville pour annoncer que l’archiduchesse Marie-Louise n’avait pu suivre son père, qu’elle était malade au Palais et exposée à tous les dangers de l’artillerie. L’Empereur donna aussitôt l’ordre de faire changer la direction des pièces, de manière que les bombes et les boulets passassent au-dessus du Palais." La ville se rend et la comtesse Lazansky emmène Marie-Louise, désespérée, dans le plus grand désordre, rejoindre la famille à Oldenbourg. Pendant ce temps, Napoléon reprend possession de Schöenbrunn où il va rester jusqu’en octobre. Il y recevra Marie Waleska et un certain Fréderic Staps qui tente de le poignarder lors d'une revue... Marie Waleska est enceinte. Corvisart le confirme. Pour Napoléon c’est une révélation : il peut être père. Léon, un fils naturel, est né le 13 décembre 1806. Sa mère Eléonore Denuelle de la Plaigne, ancienne pensionnaire de Mme Campan, est lectrice chez Caroline Murat et Napoléon peut douter que ce soit Murat le père. De Madame Pellapra, on dit que sa petite Emilie serait une fille naturelle de l’Empereur, au conditionnel, sans preuves. Pour Marie Waleska, aucun de doute. Corvisart confirme la naissance pour le moi d’avril. L’idée de divorcer commence à germer...Napoléon est au faîte de sa gloire, ce que, Albert Sorel appelle Le Grand Empire, Jean Thiry : L’Empire Triomphant, Louis Madelin : L’Apogée de l’Empire. Il peut transmettre à un successeur en ligne directe et asseoir ainsi sa dynastie, lui le petit Corse de l’école de Brienne, le lieutenant de Valence. Fréderic Staps lui a montré qu’il n’est pas à l’abri d’un mauvais coup, légèrement blessé à Ratisbonne, Napoléon voit qu'il n'y a personne pour lui succéder en cas de mort subite. L’idée du divorce va prendre toute la place...
Après Wagram, victoire indécise, très chèrement acquise dans la canicule de juillet, les préliminaires de paix s’éternisent. Au château de Doris, près de Presbourg, où la cour s’est réfugiée, François II indécis, toujours hésitant, inquiet de la duplicité du Tsar, attend une réponse d’Alexandre. Les Anglais font une diversion à Walcheren et les Espagnols résistent montrant la voie au Tyrol. François II ordonne à ses ministres de gagner du temps. Champagny a réclamé l’uti possidetis. L’Empereur, dira-t-il, se juge en droit d’obtenir une masse de pays égale en superficie et en population, aux provinces qu’il occupe actuellement du fait de sa conquête. A cette prétention exorbitante, les Autrichiens refusent. Il faut gagner du temps. Champagny, à qui Napoléon a préconisé de na pas paraître pressé, entame une course de lenteur avec Metternich et Nugent, quand il reçoit un message de l’Empereur "Monsieur de Champagny, il faut presser les négociations tant que vous pourrez. "
Le 12 octobre au matin, l’Empereur descend le perron et traverse la cour quand un jeune homme de bonne mine sort de la foule et demande à lui parler. Napoléon dit à Rapp de voir ce qu’il veut. Berthier dit à l’officier de gendarmerie de l’empêcher d’importuner l’Empereur. Le gendarme en le saisissant s’aperçoit qu’il porte un couteau de cuisine tout neuf. Informé, Napoléon ne veut pas le croire jusqu’à ce qu’on lui montre le couteau.
- Allez me chercher ce jeune homme, je veux le voir !
- Pourquoi vouliez-vous me tuer ?
- Sire, parce que votre génie est trop supérieur à celui de vos ennemis et vous a rendu le fléau de notre patrie.
- Mais ce n’est pas moi qui ai commencé la guerre, pourquoi ne tuez-vous pas l’agresseur ? Ce serait plus juste.
- Oh non, Sire, ce n’est pas Votre Majesté qui a fait la guerre mais comme elle est toujours la plus forte et plus heureuse que tous les autres Souverains ensemble, il est plus aisé de vous tuer que d’en tuer tant d’autres, vos ennemis, qui ne sont pas aussi à craindre parce qu’ils n’ont pas autant d’esprit…
(Thiry, Wagram, pp. 278 - Mémoires de Savary, T. III pp. 168 et 169)
Le vendredi 13 octobre Frédéric Staps est fusillé. Le 14 octobre, la paix de Vienne est ratifiée et signée avec le prince de Lichtenstein, à Schöenbrunn . L’Autriche perd l'accès à la mer, 300.000 kms2, 3 millions de sujets et doit payer une indemnité de 85 millions de francs. François II doit reconnaître la royauté de Joseph, celle de Murat, l’annexion de Rome et s’engage à ramener son armée à 150.000 hommes. Lundi 16 départ de Schoenbrünn. Le 20, à Nymphenburg, descendu chez le roi de Bavière il écrit à Joséphine : " Je me fais une fête de te revoir et j’attends ce moment avec impatience"... Il écrit par le même courrier à Cambacérès : " Aussitôt que vous saurez que je suis arrivé venez. Je suis fort désireux de vous voir." Pendant ce temps à Paris, l'Institut planche sur une question importante : accorder à Napoléon le titre d'Auguste ou de Germanicus ? Ce courrier à Cambacérès est des plus importants et montre que Napoléon est résolu au divorce. Le divorce on en parle depuis le retour d’Egypte. On l’a ressorti, en mai 1802, au moment du Consulat à vie, qui donne au Premier Consul le droit de désigner son successeur. Fin 1808, Talleyrand et Fouché se sont rapprochés sur ce sujet avec Caroline Murat, imaginant Napoléon tombant en Espagne d’une balle perdue ou un coup de couteau, Murat alors choisi pour le remplacer. Janvier1809, Napoléon l’apprenant, on sait la scène fameuse où il traite Talleyrand dans le bas de soie, malgré les efforts de Cambacérès pour le calmer. Le très dévoué Cambacérès, Napoléon travaille avec lui depuis le 18 brumaire. C’est le meilleur juriste de sa génération. Bourreau de travail, il traverse la Révolution dans les Commissions, bien à l’abri de la guillotine. Bonaparte, qui sait reconnaître les talents lui propose, sans hésiter, la place de Second Consul. Le financier Lebrun faisant le troisième. Ceux que le fin Talleyrand nomme : Hic, Haec, Hoc : Hic le masculin pour Bonaparte, haec le féminin pour Cambacérès, hoc le neutre pour Lebrun. Sous des travers efféminés, surnommé "Tante Urlurette", Cambacérès a une solide réputation de fin juriste. De plus, il connaît, parfaitement, le Sénat et ses arcanes. Napoléon va avoir besoin de l’un et de l’autre. Le divorce de Napoléon d’avec Joséphine marque le tournant de cette épique époque. Henri Welschinger en a fait un très bon livre. Frédéric Masson, qui a écrit 4 volumes sur Joséphine, y a consacré le dernier "Joséphine Répudiée ", gros pavé de 400 pages, chez Ollendorf en 1901. Albert Vandal, en parle abondamment dans son 2° tome de "Napoléon et Alexandre 1er" en 3 volumes. Le titre de ce 2° tome est : Le Second Mariage de Napoléon, Le Déclin de l’Alliance. C’est dire l’importance de ce divorce car Napoléon veut un héritier mais veut, aussi, fixer son entreprise et sa dynastie. Il veut allier l’ancien régime et le nouveau en s’alliant avec une vraie princesse... Par Stuttgart chez le roi de Wurtemberg, puis Bar-le-Duc avec arrêt-déjeuner chez la maréchale Oudinot, Napoléon arrive à Fontainebleau le jeudi 26 octobre. Il voit Cambacérès ce même jour. Il lui parle longuement. Cambacérès a reporté le tout : " Nous fûmes seuls pendant plusieurs heures. L’Empereur l’avait voulu ainsi afin de m’entretenir à loisir d’une foule d’objets. Pendant cet entretien, Napoléon parut préoccupé de sa grandeur, il avait l’air de se promener au milieu de sa gloire. Ce qu’il dit avait un caractère de hauteur qui me fit craindre de lui aucun ménagements délicats dont il avait lui-même reconnu la nécessité pour conduire un peuple libre ou qui veut paraître tel " Napoléon lui parle longuement de son intention de divorcer. Jugeant ses frères, il dit qu’aucun ne peut lui succéder. Jaloux ils sont incapables d’obéir à son successeur si l’hérédité ne leur fait pas une loi de reconnaître dans ce successeur le continuateur de l’Empire. Napoléon pensait alors à Eugène, disant que l’adoption ne le ferait pas accepter après sa mort comme héritier de l’Empire. Il ajoute qu’il est maintenant sûr d’avoir un enfant d’une autre femme que Joséphine et qu’il a pris la ferme résolution de divorcer. Il avoue d’en avoir rien dit à l’Impératrice mais qu’il attend le Prince Eugène chargé de préparer sa mère. En réalité, Napoléon poursuit un double but : il désire rompre le premier mariage et préparer le second. Pour que le public apprenne à la fois la répudiation de Joséphine et les fiançailles de l’Empereur avec une princesse choisie dans une famille régnante...
C’est dans " Eclaircissements inédits " que Cambacérès a reporté cet entretien de Fontainebleau. L’Archichancelier reste prudent comme toujours, fait valoir que Joséphine est très aimée du peuple, des souvenirs révolutionnaires y reste attachés, qu’il y aura des inconvénients à épouser une femme de la dynastie des Habsbourg, comme des Romanoff, le souvenir de Marie-Antoinette, " l’Autrichienne", n’est pas éteint. Napoléon reste persuadé qu’il lui faut un héritier. Il demande à Cambacérès de garder le silence jusqu’à l’arrive d’Eugène lui affirmant son désir d’entourer cet acte des formes les plus affectueuses et les plus honorables pour Joséphine " dont il lui coûtait de se séparer." A 6 h. du soir, Joséphine arrive à Fontainebleau, après le départ de Cambacérès. La Reine Hortense (tome II p. 41) dit que Napoléon le reçut assez bien, Joséphine avait " un serrement de cœur inexprimable ". Pour elle, un véritable calvaire commence. Cambacérès comprend qu’un Tribunal ordinaire tenu d’appliquer le Code Civil ne pourra pas statuer. Cette compétence ne doit enfreindre les formes légales, ni les règles posées par les constitutions. Aucun des motifs contenus dans le Code Napoléon ne peut être invoqué. Les tribunaux sont impossibles car les princes de sang ne relèvent que du conseil de famille et de la Haute cour impériale. D’autre part, par le statut du 30 mars 1806, l’Empereur a interdit le divorce aux membres de la famille impériale. Habile juriste et très adroit Cambacérès se propose le Sénat-Conservateur qu’il connaît bien. Depuis le sénatus-consulte du 16 thermidor an X, c’est le seul pouvoir face à l’Empereur où l’on peut déployer une pompe compatible avec la grandeur de l’acte que l’on veut annuler. Mais le Sénat peut-il prononcer le divorce ? Il n’a pas de pouvoir judiciaire, ni législatif, seul un pouvoir constituant. En effet, le paragraphe 2 de l’article 54 de l’acte des Constitutions du 16 thermidor dit que le Sénat règle par sénatus-consulte organique « tout ce qui est nécessaire à sa marche »
On peut prétendre que la nécessité d’avoir un fils de l’Empereur pour successeur direct est évidente pour la bonne marche des organismes constitutionnels…Il est décidé de convoquer une assemblée de famille, devant laquelle l’Empereur et l’Impératrice exposeront leur résolution et donneront pouvoir à l’Archichancelier de poursuivre l’exécution. Un conseil privé rédigera un sénatus-consulte qui sera porté au Sénat par les orateurs du Conseil d’Etat, fera l’objet d’un exposé, d’une délibération, d’un rapport et d’un vote. Napoléon n’a rien prévu pour la rupture du lien religieux l’unissant à Joséphine. On se souvient que la veille du sacre, on avait improvisé une consécration religieuse. Cambacérès voit le cardinal Fesch qui lui assure que les cours étrangères au milieu desquelles devait être choisie la nouvelle épouse pourraient y attacher de l’importance et qu’il faut rompre le lien spirituel comme le lien civil. Napoléon s’emporte mais autorise Cambacérès, lorsque le secret n’aura plus à être gardé, à réunir des évêques pour rechercher la solution sans recourir au Pape. Le 15 décembre Eugène arrive et toute la famille est réunie dans le cabinet de l’Empereur aux Tuileries et reçue par Napoléon et Joséphine, se tenant par la main. Puis sont introduits l’Archichancelier Cambacérès et Regnault de Saint Jean d’Angély, secrétaire de l’Etat de la Maison Impériale. Tous deux doivent remplir les fonctions de d’officiers d’état-civil. Napoléon tenant par la main Joséphine en pleurs, lui-même les larmes aux yeux, s’adresse à Cambacérès : " Mon Cousin le prince archichancelier, je vous ai expédié une lettre close en date de ce jour pour vous ordonner de vous rendre en mon cabinet, afin de vous faire connaître la résolution que moi et l’Impératrice, ma très chère épouse, nous avons prise. J’ai été bine aise que les rois, reines et princesses, mes frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, ma belle-fille, mon beau-fils, devenu mon fils adoptif, ainsi que ma mère, fussent présents à ce que j’avais à vous faire connaître. La politique de ma monarchie, l’intérêt et le besoin de mes peuples, qui ont constamment guidé toutes mes actions, veulent qu’après moi je laisse à des enfants, héritiers de mon amour pour mes peuples, ce trône où la Providence m’a placé. Cependant, depuis plusieurs années j’ai perdu l’espérance d’avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse l’Impératrice Joséphine : c’est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur, à n’écouter que le bien de l’Etat et à vouloir la dissolution de notre mariage. Parvenu à l’âge de quarante ans, je puis concevoir l’espérance de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée des enfants qu’il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n’est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage lorsqu’il est démontré qu’il est utile pour la France. J’ai besoin d’ajouter que, loin d’avoir jamais eu à me plaindre, je n’ai qu’à me louer de l’attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie, le souvenir restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main, je veux qu’elle conserve le rang et le titre d’Impératrice, mais surtout qu’elle ne doute jamais de mes sentiments et qu’elle me tienne pour son meilleur et son plus cher ami.  Joséphine essaye de lire un papier qu’elle avait à la main mais elle n’y parvient pas et c’est Regnault qui lit :" Avec la permission de mon auguste et cher époux, je dois déclarer que, ne conservant aucun espoir d’avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins politiques et l’intérêt de la France, je me plais à lui donner la plus grande preuve d’attachement et de dévouement qui ait été donnée sur cette terre. Je tiens tout de ses bontés, c’est sa main qui m’a couronnée et du haut de ce trône, je n’ai reçu que des témoignages d’affection et d’amour du peuple français. Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la dissolution d’un mariage qui, désormais, est un obstacle au bien de la France, qui la prive d’être un jour gouvernée par les descendants d’un grand homme, si évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d’une terrible révolution et rétablir l’autel, le trône et l’ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon coeur : l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et pour de si grands intérêts a froissé mon cœur, mais l’un et l’autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons pour le bien de la patrie. " Plus tard, un Conseil privé se réunit dans la salle du conseil où Cambacérès présente un projet de sénatus-consulte en cinq articles. Par le premier " le mariage entre l’Empereur Napoléon et l’Impératrice Joséphine est dissous ". Les autres articles fixent le rang et le titre de Joséphine, son douaire sur le Trésor de l’Etat et l’assurance des libéralités octroyées par Napoléon sur sa liste civile. Le Conseil privé ne formule aucune objection. Le lendemain, 16 décembre à 11 heures du matin, le Sénat ouvre sa séance par la réception d’Eugène de Beauharnais comme sénateur. Après discours, le sénatus-consulte est envoyé en commission de neuf membres comprenant les plus grandes illustrations de cette Assemblée. Il sera peu discuté puisque l’exécution en est résolue à l’avance. Lacépède en fait le rapport au nom de la commission et le sénatus-consulte est voté séance tenante. Quatre-vingt-sept sénateurs sont présents : 76 adoptent le rapport de la commission, 4 bulletins blancs et 7 opposants… Il reste à dénouer le lien religieux.
A l'approche des Fêtes de Noël, la famille Habsbourg s'est réunie, cousins-cousines, une brochette d'archiducs de vingt à trente ans. Jean, Reyner, Louis, Rodolphe, apportent malgré l'absence de François II douceur et gaîté. Jouant du piano à quatre mains, avec son cousin Françoise de Modène, Marie-Louise en tombe amoureuse. C'est alors que fin décembre tombe l'annonce du divorce de Napoléon. Marie-Louise sent le vent du boulet. Elle écrit aussitôt à son père pour prévenir le danger : " Les nombreuses preuves que vous me donnez de votre affection paternelle et de votre bonté me poussent à m'aventurer à vous dire quelque chose que j'aurais volontiers remis jusqu'à votre venue à Ofen. M les dernières nouvelles exigent que je vous ouvre mon coeur sans réserve. Aujourd'hui, je lis dans les journaux le divorce de Napoléon. Je dois vous dire, cher Papa, que je suis très émue par cette nouvelle. La pensée qu'il n'est pas impossible que je puisse compter parmi celles qu'il pourrait choisir pour sa future épouse me pousse à vous apprendre quelque chose que je dépose dans votre coeur de père. Avec votre bonté coutumière, vous m'avez assurée, à maintes reprises, que vous ne m'obligeriez pas à me marier contre ma volonté. Depuis que je suis à Ofen, j'ai eu l'occasion de rencontrer l'Archiduc François. Je trouve en lui toutes les qualités nécessaires pour me rendre heureuse. Je me suis confiée à ma chère Maman, elle partage mon absolue confiance en ce jeune homme et a la bonté de me conseiller de vous communiquer mes sentiments. Sachant bien que je ne puis placer mon futur bonheur dans de meilleures mains que les vôtres, j'attends votre décision, en fille aimante et obéissante que je veux toujours rester."...
A peine rentré d'Autriche, résolu au divorce, Napoléon a entamé une négociation avec le Tsar Alexandre 1er. Déjà à Erfurt, en octobre 1808, l'hypothèse avait été évoquée, pour sceller l'alliance, Alexandre avait parlé de sa soeur Anne. Le 22 novembre 1809, sur ordre de Napoléon, Champagny écrit à Caulaincourt, ambassadeur à Saint-Petersbourg : " L'Empereur veut que vous abordiez franchement Alexandre, par ces mots : " J'ai lieu de penser que l'Empereur, pressé par toute la France, se dispose au divorce. Puis-je mander que l'on peut encore compter sur votre soeur ? Que Votre Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse, non comme à l'ambassadeur de France, mais comme à une personne passionnée pour les deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un épanchement de vos intentions que je sollicite ". Ainsi Caulaincourt semblait agir de son propre mouvement. La lettre du 22 novembre n'est pas partie qu'arrive un courrier de Saint-Petersbourg. Alexandre demande une promesse écrite de Napoléon de ne jamais rétablir la Pologne. C'était, disait-il, l' ultimatum de son amitié. Napoléon du coup démêle l'hostilité du Tsar qui entend séparer deux affaires, que lui Napoléon voulait lier : la suppression de la Pologne et la main de la Grande-duchesse. Il a par l'affaire de Pologne un moyen de contraindre le Tsar, par contre il s'expose à ce que ça se retourne contre lui : en traînant sur l'affaire du mariage, Alexandre l'amènerait à céder sur la Pologne, sans rien promettre lui-même et il saurait ensuite, sous un prétexte religieux ou de famille, éluder la demande en mariage. Napoléon joint aussitôt à la lettre de Champagny, ce post-sciptum : " Vous ne refuserez à rien de ce qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne. " Mais il est sous-entendu que d'une main Caulaincourt présente le projet de mariage et de l'autre de projet de traité de garantie." (Albert Sorel - Tome VII pp. 417)
Le 29 novembre, Metternich succède à Stadion, au ministère des Affaires étrangère d'Autriche. Il est partisan d'une politique d'accord avec la France. Il en parle à l'ambassadeur, M. de Laborde, qui a déjà joué un rôle dans la signature du traité de Vienne. Metternich interroge Laborde sur l'intention de divorcer et parle nettement de la possibilité de mariage avec une Archiduchesse. Laborde fait part de cette entretien à Maret, duc de Bassano qui a succédé à Talleyrand, au ministère des Affaires étrangères, à Paris. Maret fait suivre à l'Empereur, qui fait suivre à Champagny.  Napoléon est flatté de cette ouverture qui l'assure d'un choix possible, mais le mariage russe occupe sa pensée, pour son alliance avec le Tsar... Marie-Louise, entendant des bruits, se défend d'envisager le pire. Elle écrit à Maman Colloredo : " Je plains la princesse qu'il choisira, car je suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendra la victime de sa politique. "...Marie-Louise passe son dernier Noël, à Buda, jouant du piano avec François de Modène, de plus en plus amoureux de sa cousine. Déçu, il épousera en 1812, sa nièce Marie-Béatrice de Sardaigne, la fille du Roi Victor-Emmanuel 1er. Craignant les effets de la consanguinité, pourtant fréquente à l’époque, elle n’acceptera de consommer ce mariage que quatre ans plus tard. Le Congrès de Vienne a alors replacé François dans son Duché de Massa et Carrare. Marie-Béatrice aura quatre enfants et leur aînée, Marie-Thérèse, née en 1817, épousera, en 1846, Henri de France, Comte de Chambord, notre dernier prétendant légitimiste au trône de France. François IV de Modène sera alors le voisin de la Duchesse de Parme, Marie-Louise. Autoritaire, il pratique une politique réactionnaire et sert de modèle, à Stendhal, pour le Prince Ranuce-Ernest IV, dans son livre "La Chartreuse de Parme". Puis, François IV tente de créer un royaume en Italie, en devenant roi du Piémont. On voit que les idées du roi Joachim Murat avaient germé… Mais, le Duc est chassé par les Révolutionnaires. Revenant sous la protection Autrichienne, il exerce une féroce répression. Il est le seul en Europe à ne pas reconnaître Louis-Philippe, en 1830. Pour le moment il joue du piano avec Marie-Louise, qui confie dans une lettre à son amie Victoire : " Je vois mon professeur de musique Kozebuch, parler de la séparation de Napoléon d’avec son épouse. Je crois qu’il me nomme pour être celle qui la remplacera. Mais en cela il se trompe, car Napoléon a trop peur d’un refus malgré son envie de nous faire du mal pour faire une pareille demande et Papa trop bon pour me convaincre sur un point de telle importance." Pendant ce temps, Metternich et Schwarzenberg commencent de tisser leur toile…Clément Metternich n'est pas Autrichien. Il est né, en 1771, à Coblence, dans une famille aristocratique rhénane. Sa mère, Marie von Kagenegg, est une protégée de la grande Impératrice Marie-Thérèse. Elle va être le premier instrument de la carrière de son fils aîné, en lui assurant la meilleure éducation française, en l’inscrivant à l'Université de Strasbourg. Le jeune étudiant y est témoin des débuts de la Révolution, qu'il gardera en horreur. Son père est alors ministre de l'Empereur d'Autriche à Bruxelles, mais les armées révolutionnaires emportent tout et les Metternich perdent leur territoires des Provinces Rhénanes. Il ne leur reste plus qu'une terre en Bohême. Le comte et la comtesse von Metternich-Winneburg viennent alors à Vienne. Grâce à sa mère, Clément fait un beau mariage, en 1795, avec Eleonore von Kaunitz, la fille de l'inamovible grand chancelier de la grande Impératrice Marie-Thérèse. Kaunitz est décédé l’année précédente, mais son seul nom sera suffisant au jeune Clément pour entrer dans la carrière diplomatique. Metternich fait son apprentissage, Congrès de Rastadt, Ambassade de Saxe, de Prusse, de France. Lors de son ambassade à Dresde, ce séducteur devient l’amant de la princesse Bagration dont il a une fille Clémentine. Il y fait également la connaissance du comte Alexandre de La Rochefoucauld, que le Premier Consul Bonaparte a envoyé comme représentant de la France, avant d’être ambassadeur à Vienne en 1805. Autre rencontre utile, celle de Friederich Gentz qui deviendra son principal auxiliaire. Metternich après son ambassade de France en 1809, après avoir été retenu otage à Paris, assiste à la bataille de Wagram qu’il observe à l’aide d’un énorme télescope. Il accompagne François Ier d’Autriche, dans sa voiture en route pour la Hongrie, qui lui dit : " Nous aurons à réparer bien des choses ! " A.E.I.O.U. Austriae Est Imperare Orbi Universo. Oui, de moins en moins...Tout le monde baisse la tête, surtout le chancelier Stadion qui va démissionner. Seul Metternich garde la tête haute et assure l’intérim du ministère des Affaires étrangères... Le 10 août 1809, il envoie un rapport resté célèbre : " Nous trouverons notre sûreté qu’en nous appuyant sur le système triomphant de la France. Nos principes sont inébranlables mais on n’entre pas en lutte avec la nécessité. Il faut que nous réservions nos forces pour des jours meilleurs et que nous travaillions à notre salut par des moyens plus doux. A partir de la signature de la paix, notre système consistera exclusivement à louvoyer, à éviter tout engagement et à flatter. C’est ainsi seulement que nous réussirons à exister jusqu’au jour probable de la délivrance générale. "...Metternich craint autant la Russie que la France. Il est hanté par "le cauchemar des coalitions ". La pensée des Autrichiens et des Allemands a toujours balancé entre rapprochement avec les Russes ou rapprochement avec les pays occidentaux. Metternich est nettement tourné vers l’Occident. Il a vécu à Londres, à Paris. A ses sentiments de rancune envers Napoléon se mélange une sorte d’admiration. Les négociations pour un mariage avec la Grande-duchesse Anne l’effraie. Une alliance renforcée de la Russie et de la France signifie un écrasement de l’Autriche et de l’Allemagne, toutes deux prises entre deux mondes. Cet aveu on ne le trouve pas dans ses Mémoires, mais dans une conversation avec le diplomate Prussien Finkenstein. Pour l’instant la Prusse n’est plus rien, vit sous perfusion russe et l’Autriche après Wagram doit panser ses plaies.

Constantin de Grunwald a percé la mécanique du second mariage de Napoléon. Je retranscris les pages de sa biographie de Metternich, publiée en 1938 : " L’histoire du deuxième mariage de Napoléon peut-elle être considérée comme définitivement éclaircie ? Les motifs qui ont induit Napoléon à se séparer de l’Impératrice Joséphine et à rechercher la main d’une princesse étrangère sont universellement connus. De même, les raisons qui ont empêché la conclusion du mariage de l’Empereur avec une sœur du Tsar ont été mises à jour de façon complète. Il reste pourtant un point qui n’a jamais été tout à fait élucidé : celui des origines et de la réalisation du mariage Autrichien. Qui fut le véritable instigateur de ce mariage ? Les historiens allemands qui ont écrit à l’usage des masses, ont trouvé à ce problème une réponse simpliste. Grisé par ses victoires, pénétré du sentiment de sa toute-puissance, le conquérant Corse aurait imposé à la plus fière des dynasties allemandes une humiliation sans pareille, en exigeant brutalement la main de l’héritière des Habsbourg. Privé de tout moyen de défense, l’empereur d’Autriche aurait fait sur l’autel de la patrie le sacrifice suprême en immolant, contrainte et forcée, cette nouvelle Iphigénie, en livrant aux étreintes d’un aventurier l’Archiduchesse Marie-Louise élevée dans la crainte et la haine du tyran. Les Mémoires de Metternich lui-même ont contribué, non seulement en Allemagne, mais jusqu’à un certain point aussi en France, à accréditer cette légende. A côté de cette théorie contredite par tous les témoignages contemporains, il en existe outre-Rhin une autre beaucoup plus insidieuse, selon laquelle Napoléon, victime d’une machination machiavélique, aurait tout simplement été « roulé » par Metternich. Le jeune ministre autrichien poursuivait un plan génial. " Personne ne devinait la vérité, a écrit dans ses Mémoires la comtesse Lulu von Thurheim, personne ne pensait au manteau de Déjanire, excepté peut-être un seul homme. Cet homme c’était Metternich. Marie-Louise était destinée à venger l’Autriche".
Quelles ont les considérations qui poussent Metternich, chancelier de l’Empereur d’Autriche à favoriser le mariage avec l’Archiduchesse avec celui là même dont il veut " délivrer le monde civilisé " ? Il y a tout d’abord le souvenir de la glorieuse époque du renversement d’alliance, le souvenir de Kaunitz guidant la conduite politique du couple royal Louis XVI et Marie-Antoinette, par l’intermédiaire de l’ambassadeur Mercy d’Argenteau. Metternich croit sincèrement qu’une Impératrice autrichienne parviendra par son influence à adoucir les exigences du vainqueur, à endormir ses soupçons et même à tromper sa vigilance. D’autre part, Metternich entend traiter la fille de son souverain comme un objet d’échange. Le mariage servira pour récupérer au moins une partie des provinces perdues et pour rétablir le prestige de l’Autriche. Et à ce sujet il a acquis la certitude que c’est le seul moyen pour empêcher une union matrimoniale entre la France et la Russie qui serait un vrai désastre pour l’avenir de l’Autriche et de l’Europe entière. Toujours le "cauchemar des coalitions ", Metternich craint la Russie autant que la France. Par la suite, Metternich l’a avoué franchement cette crainte de la Russie a dicté son attitude dans l’affaire du mariage. Le diplomate Finkenstein l’a rapporté dans une conversation de mars 1810 : " …le danger imminent d’un lien de parenté entre la France et la Russie menaçait l’Autriche de sa destruction et l’Europe entière d’un partage entre ce deux puissances…". Un mémoire, destiné à la Chancellerie, rédigé peu de jours après l’annonce du divorce, affirmait qu’un mariage avec l’Archiduchesse constituait pour l’Autriche la seule planche de salut puisque la mariage russe signifiait " l’anarchie, la destruction des Etats intermédiaires, le triomphe du despotisme et, en définitive, la barbarie. " Dès la fin novembre Metternich se met en place. L’ambassadeur à Paris, Schwarzenberg est lent et perpétuellement indécis. A la bonne école de Talleyrand qui avait Montrond, Metternich place auprès de Schwarzenberg, le jeune Chevalier de Floret, avec qui il aura une correspondance privée. Son épouse, la comtesse Eleonore est restée à Paris avec les enfants. Pendant la guerre avec l’Autriche, Metternich alors ambassadeur a été retenu en otage, puis raccompagné sous escorte, laissant a famille à Paris. Puis, Napoléon, à son retour en octobre, voyant Elenore lors d’une audience aux Tuileries lui déconseille de prendre la route à la mauvaise saison. Mme de Metternich ne se le fait pas dire deux fois et de quartiers d’hiver à Paris, aux premières loges, elle va aider efficacement son mari.
A Vienne est resté après les négociations de paix, Alexandre de Laborde. A Vienne, il y a encore le général Guilleminot, celui de Hougoumont, alors aide de camp d’Eugène. Guilleminot est en relation de travail avec le général autrichien Bubna. Agissant sur les instructions de Metternich, Bubna lui glisse dans une conversation, que la Princesse Marie-Louise serait la plus digne de l’Empereur Napoléon s’il lui venait à divorcer. A Paris, l’ambassadeur Kourakine n'est pas à la hauteur du fin diplomate Metternich. Napoléon est décidé à aller vite. Divorcé en décembre, le mariage doit être annoncé aussitôt. Devant les atermoiements des Russes, il convoque son beau-fils Eugène de Beauharnais le 5 février et l’envoie le 7 auprès de Schwarzenberg pour l’informer qu’il s’est "décidé pour l’Autrichienne "...Devant cet ultimatum, l’ambassadeur d’Autriche se trouve dans une cruelle situation. Eugène le voit " se démener, suer à grosses gouttes, faire d’inutiles représentations ". Il sait pourtant qu’il doit obtempérer et boucler rapidement l’affaire. Le soir même Schwarzenberg écrit à Metternich : " Quand on connaît le caractère de l’Empereur Napoléon, il ne semble pas douteux que, si j’avais mis de mon côté de la mauvaise grâce, il eût quitté ce projet pour un chercher un autre. Si cette affaire fut brusquée, c’est que Napoléon n’en fait guère d’autres et il me parut qu’il fallait profiter d’un moment favorable. "Bien sûr, l'Archiduchesse a protesté pour la forme. Marie-Louise est trop formatée par son éducation pour se rebeller. Le mot d'ordre pour ces Archiduchesses à marier est la passivité...Quand Eugène revient aux Tuileries avec cet étrange bulletin de victoire qui signifie la relégation de sa mère, il sent la tension et l’impatience de napoléon se transformer en surexcitation nerveuse. " Dès que le mot Oui sortit de ma bouche, je vis le grand homme se livrer à une joie tellement impétueuse et folle que j’en demeurais stupéfait "…Mettre dans son lit ce butin de guerre de 18 ans, la fille de " ce squelette de François II " qu'il vient de vaincre a de quoi l'exalter. Il peut faire savoir à Saint Petersbourg qu'on l'a fait assez lanterner et qu'un Pope aux Tuileries serait indésirable...Quand à l'Empereur d'Autriche, il append le 15 février, par le télégraphe optique, via Strasbourg, que le marché est conclu. L'ambassadeur de France à Vienne est le Comte Otto. Marie-Louise l'approche et voici retranscrite par l'ambassadeur, une conversation au cours d'un grand dîner au Palais :" Madame l'Archiduchesse m'a fait beaucoup de questions qui annoncent la solidité de ses vues. En voici les plus saillantes : " Le musée Napoléon est-il assez rapproché des Tuileries pour que je puisse y aller souvent étudier les Antiques et les beaux morceaux qui y sont ? L'Empereur aime-t-il la musique ? Pourrai-je prendre un maître de harpe ? C'est un instrument que j'aime beaucoup...J'espère que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi. Je ne sais pas danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un maître de danse. " J'ai dit à Sa Majesté Impériale que l'Empereur désirait connaître ses goûts même pour sa manière d'être habituelle. Elle m'a répondu que tout lui convenait, que ses goûts étaient très simples, qu'elle pouvait se faire à toutes les manières de vivre et qu'elle se conformerait à celles de Sa Majesté, n'ayant rien tant à coeur que de lui complaire. " Metternich est allé trouver l’Empereur d’Autriche avec les dépêches envoyées de Paris par Schwarzenberg qui, pour s’excuser d’avoir signer sans l’accord de son souverain, soulignait : " Si j’avais hésité, il aurait rompu pour en finir avec la Russe ou la Saxonne. "   " Sire, dit Metternich, il y a dans la vie des Etats des cas où un tiers ne saurait se mettre à la place de celui qui est responsable de la résolution à prendre. Votre Majesté est souverain et père, c’est à elle seule qu’il appartient de consulter ses devoirs de père et d’Empereur.
- C’est ma fille que je charge de décider avant de prendre en considération mes devoirs de souverain. Allez trouver l’Archiduchesse et venez ensuite me rendre compte. " Metternich va voir Marie-Louise, qui lui demande :" Quelle est la volonté de mon père ? je ne veux que ce que mon devoir me commande de vouloir. Quand il s’agit de l’intérêt de l’Empire, c’est lui qu’il faut consulter et non pas ma volonté. Priez mon père de n’obéir qu’à ses devoirs de souverain et de ne pas les subordonner à mon intérêt personnel. "
Metternich rend compte. " Ce que vous me dites ne me surprend pas je connais trop bien ma fille, pour ne pas m’être attendu à une pareille réponse. J’ai employé le temps que vous avez passé auprès d’elle à prendre mon parti. Mon consentement à ce mariage assurera à la monarchie quelques années de paix politique que je pourrais consacrer à guérir ses blessures. Je me dois tout entier au bonheur de mes peuples, il ne m’est donc pas permis d’hésiter. " Bien sûr, l'Archiduchesse a protesté pour la forme. Marie-Louise est trop formatée par son éducation pour se rebeller. Le mot d'ordre pour ces Archiduchesses à marier est la passivité. Le 9 février 1810, le prince de Schwarzenberg reçoit dans ses salons. Tout le monde veut voir l’attitude de Kourakine, mais il ne vient pas, malade de la goutte. On pense à une maladie diplomatique. La joie est la plus vive dans la colonie Polonaise qui voit dans le grand événement qui se prépare le rétablissement futur de la Pologne. La préparation du mariage n’a pas fait oublier la question Polonaise. Il ne veut plus sacrifier la Pologne à une Russie qui lui échappe et par conséquent ne peut ratifier l’acte que Caulaincourt présentait à sa signature
Napoléon demande à Champagny de prévenir Caulaincourt qu’il ne peut approuver sa convention " parce qu’il n’y avait pas de dignité et qu’il y avait des choses auxquelles il n’était pas autorisé. Je ne puis dire que le Royaume de Pologne ne sera jamais rétabli, car ce serait dire que, si un jour les Lithuaniens allaient le rétablir je serai obligé d’envoyer mes troupes pour m’y opposer. Cela est contraire à ma dignité. " Napoléon juge l’article 2 ridicule et absurde. C’est celui qui prévoit de ne plus employer les noms de Pologne et de Polonais. Il apporte encore des modifications aux articles 3 et 5 et une nouvelle convention est envoyée avec une lettre explicative à Roumiantsiev. Kourakine n’est pas mis au courant , il a une crise de goutte et souffre vraiment du genou. " Rassemblant ses dernières forces ", il monte en carrosse pour aller s’informer auprès de Champagny, si l’Empereur a ratifié la convention polonaise. Il n’est pas reçu et doit faire une demande écrite. Il n’est pas reçu car Champagny est à l'ambassade d'Autriche, très occupé à rechercher, dans les archives, le contrat de mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qui doit servir de modèle. Champagny a passé toute la nuit à chercher et à lire ce contrat pour qu’il serve de modèle. Il se rend au lever de l’Empereur, qui approuve, en simplifiant certains termes. Le ministre rencontre Schwarzenberg avec ce nouveau contrat, qui est envoyé aussitôt à Vienne. En même temps Napoléon envoie un courrier au comte Otto, ambassadeur de France à Vienne, avec les instructions les plus détaillées : le courrier portant le contrat de mariage doit arriver le 13 février à Vienne, Otto pourrait le renvoyer le 14 avec les ratifications et il serait à Paris le 21 février. Berthier, prince de Neuchâtel , mais plus prince de Wagram pour l’occasion, sera expédié le 22, comme ambassadeur extraordinaire pour demander la princesse en mariage. Il arriverait à Vienne le 28 ou 29 et ferait sa demande le lendemain. Otto aurait, entretemps, à arranger tout le cérémonial, pour la réception de Berthier et pour la célébration du mariage par procuration.
Ce mariage par procuration pourrait se faire le 2 mars. La princesse pourrait quitter Vienne après le Carnaval, le Jour des Cendres, 7 mars. Elle devrait arriver à Paris le 26 mars. Elle trouverait à Braunau la Maison Française, qui sera envoyée au-devant d’elle, immédiatement après le départ de Berthier. La remise de la princesse se ferait à Braunau, ville frontière entre l’Autriche et la Bavière. Il est recommandé à Otto d’envoyer ses dépêches par un homme intelligent avec un billet pour le général commandant à Strasbourg pour qu’il fasse passer par télégraphe de Chappe, un avis au maréchal du palais, Duroc, pour confirmer les ratifications du contrat. Après ce premier courrier, Otto doit en envoyer un tous les jours à Braunau. " Comme on enverra de Paris, dicte Napoléon qui n’oublie rien, avec la Maison, le trousseau et la corbeille, il est inutile que l’on fasse rien à Vienne. Il fera bien entendre que la princesse n’emmènera personne avec elle. Si elle a une femme de chambre à laquelle elle soit bien attachée, elle pourra l’emmener pour rester le premier mois de son arrivée en France. Vous ajouterez à M. Otto que le douaire de l’Impératrice, tel qu’il est fixe m’a paru ridicule, mais qu’en cela on a voulu suivre ce qui a été fait pour la mariage de Louis XVI et qu’il peut déclarer que si la cour de Vienne a connaissance de quelques articles secrets que l’on a pas trouvés dans les papiers à Paris, il est prêt à signer la même chose à leur aspect, qu’au surplus le douaires des impératrices en France est fixé à 4 millions."
A Vienne, l’annonce du mariage a fait l’effet d’une bombe. Le peuple Autrichien, les petits propriétaires et les commerçants qui ont souffert des invasions de 1797, 1800, 1805 et 1809 manifestent un sincère enthousiasme. L’union de la fille préférée de leur Empereur avec Napoléon, leur semble être d’une grande générosité, annonçant une ère de paix, après 18 ans de guerre presque ininterrompues. Vienne redevient une ville gaie. La réapparition de l’or et de l’argent, la hausse de papier-monnaie sont en quelques jours la preuve de cet espoir. Dans les milieux aristocratiques et intellectuels, par contre, la nouvelle soulève une réprobation générale. Le ministre de Russie, pétrifié, quitte le bal de son ambassade. On crie, on vitupère dans les salons anglophiles et russophiles. Pozzo di Borgo, Razoumowsky, la princesse Bagration reçoivent des condoléances. La comtesse Anna Potocka raconte à quelle haine aveugle on se laisse entraîner dans la noblesse. Le Prince Charles de Ligne, aristocrate Belge au service de l’Autriche depuis la Guerre de 7 ans, passe ses après-midi et ses soirées dans les différents salons. Cet esprit éclairé, grand écrivain, rie ouvertement de ceux qui donnent à Napoléon le nom de Buonaparte.
- Alors notre Archiduchesse Marie-Louise devient Madame Buonaparte ?
A Paris, Napoléon pense qu’il devient nécessaire d’éloigner Joséphine. Quelle propriété lui donner pour lui servir de refuge ? Il y a, du côté d’Evreux, le château de Navarre que le 10 mai 1808, Napoléon avait, à Bayonne, cédé au prince d’Asturies "en échange" dans le marchandage de la couronne d’Espagne. Le prince étant allé à Valençay chez Talleyrand, la propriété de Navarre est restée dans le Domaine de l’Etat. Napoléon cherche alors la procédure pour le transmettre au Domaine extraordinaire dont il a l’entière disposition. C’est ainsi que l’Impératrice Joséphine, devenue duchesse de Navarre, se retrouve dans ce quelle appellera avec un brin d’humour " La Marmite "... Le 23 février, Napoléon écrit à l’empereur d’Autriche " Monsieur mon Frère, je fais partir demain mon cousin le vice-connétable, prince de Neuchâtel pour demander à Votre Majesté Impériale l’Archiduchesse Marie-louise sa fille en mariage. Les hautes qualités qui distinguent si éminemment cette princesse, l’avantage précieux de lui appartenir me font désirer vivement cette union. On me fait espérer que Votre Majesté voudra y consentir. Je ne tarde donc pas un moment et j’expédie le comte Lauriston, mon aide de camp déjà connu de Votre Majesté pour lui, porter cette lettre. Je le charge de lui faire connaître le prix que je mets à cette alliance. J’en attends pour moi et pour mes peuples beaucoup de bonheur." Par le même courrier, à Marie-Louise : " Ma cousine, les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et de l’honorer. En nous adressant à l’Empereur votre père pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale, pouvons-nous espérer qu’elle agréera les sentiments qui nous porte à cette démarche ? Pouvons-nous nous flatter qu’elle ne sera déterminée uniquement par le devoir de l’obéissance à ses parents ? Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soins et prendre à tâche si constamment de lui complaire en tout que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour. C’est le but où nous voulons arriver et pour lequel nous prions Votre Altesse de nous être favorable. " Le baron Méneval, souligne que ces lettres, écrites de la main de Napoléon, lui avaient coûté beaucoup de peine, car il n’avait pas l’habitude de s’appliquer à bien écrire…(Albert Vandal pp.298 et Brian-Chaninov pp.189)

Le nouveau traité concernant la Pologne, compte tenu de la distance et du temps de parcours, arrive plus tard. Quand il arrive au Tsar, Alexandre tombe de sa chaise: il n’avait pas prévu cette conséquence de son refus du mariage. Avec son ministre Roumiantsiev, ils sont en plein désarroi. Caulaincourt écrit à Talleyrand : " Ce mariage fait ici une drôle de révolution. Les plus grognons, les plus opposés à ce système, jettent la pierre à l’Impératrice mère…". Le chancelier Roumiantsiev veut absolument que Napoléon n’ait jamais été de bonne foi. " Il est bien évident qu’il traitait des deux côtés à la fois " était la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance déplaisante. Alexandre fera un courrier à son "Cousin Henry ", nom de code de Talleyrand, qui commence à tourner sa veste…Mais parler de la duplicité du Tsar est un doux pléonasme. On se souvient qu’il a eu pour précepteur le colonel Suisse La Harpe, cousin du général Amédée Laharpe qui servit dans les armées de la Révolution, à Toulon et lors de la Campagne d’Italie, sous les ordres du général Bonaparte. Il meurt, en Lombardie en 1796, au combat à Fombio, tué par des troupes françaises, qui tirent dans la nuit noire. Le colonel La Harpe lui inculque des idées libérales, mais aussi sa haine de Bonaparte. On sait que le Tsar a participé, de près ou de loin, au meurtre de son père Paul 1er. Il en restera marqué toute sa vie et deviendra mystique. Sa mort reste encore un mystère, lorsque le Tsar Alexandre III fera ouvrir son cercueil, on le trouvera vide…Si Alexandre, pend l’avis de son frère Grand duc Constantin, il entretient un échange de lettres suivi avec sa sœur, la Grande-duchesse Catherine Pavlovna qui, à vingt ans, aime à se mêler de politique. L’épouse du Tsar Alexandre, Elisabeth Alexeïevna, née princesse Louise de Bade, écrit à sa mère, la Margrave de Bade, au sujet du projet de mariage de Napoléon avec Catherine : " J’ai de la peine à croire que cela entre dans les projets de Napoléon. Quant à elle, au reste, elle s’en arrangerait fort bien je crois. Il lui faut un mari et la liberté, quoique je doute qu’elle l’ait entière avec celui-ci. Je n’ai jamais vu une plus singulière jeune personne, elle est en mauvais chemin. Elle a un ton qui ne conviendrait pas à une femme de quarante ans et bien moins à une fille de dix-neuf. Par-dessus tout la prétention de mener sa mère par le bout du nez. On sait que Catherine sera duchesse d’Oldenbourg pour échapper au tyran…
Pendant ce temps Napoléon ne reste pas les mains dans poches. Prévoyant ou plutôt ne prévoyant pas la durée de l’alliance Russe, il envoie Oudinot en Hollande qui, après Walcheren, a besoin d’être reprise en mains. Napoléon ne cache pas son mécontentement envers son frère le roi Louis et bientôt le 16 mars 1810, la Hollande sera, en partie, rattachée à l’Empire. Jérôme, par contre, voit son royaume de Westphalie agrandi du Hanovre. Le 17 février 1810, c’est Rome et une partie des Etats du Pape qui sont réunis à l’Empire, le Tsar avait bien mis la main sur la Finlande. En Espagne, les affaires marchent comme on peut, avec des hauts et des bas. Napoléon a créé, en février, quatre gouvernements militaires : Catalogne, Aragon, Navarre et Biscaye, en prélude à l’annexion prévue. Le roi Joseph perd ainsi tout droit sur ces gouvernements, ainsi que sur l’armée d’Andalousie de Soult qui relève directement de l’Empereur. Mais, ce qui préoccupe Napoléon, c’est la Maison de sa future. Le 24 février, l’Empereur envoie au comte de Montesquiou-Fezensac, son Grand chambellan, la liste des personnes qui la compose en lui demandant de les lui présenter le lendemain après la messe…La Maison est composée de l’Archevêque Ferdinand de Rohan qui était déjà l’Aumônier de l’Impératrice Joséphine, la duchesse de Montebello, dame d’honneur, Madame de Luçay, dame d’atours, du sénateur comte de Beauharnais, chevalier d’honneur ( père de Stéphanie, future Grande-Duchesse de Bade, celle de Kaspar Hauser…), du prince Aldobrandini, premier écuyer, époux d’Adèle de La Rochefoucauld, frère de Camille Borghèse donc beau-frère de Pauline, de la duchesse de Bassano, de la comtesse de Mortemart, de la duchesse de Rovigo, de la comtesse de montmorency, de la comtesse de Talhouët, de la comtesse de Lauriston,, la comtesse Duchâtel, la comtesse de Bouillé, la comtesse Lascaris-Vintimille, la comtesse de Brignoles, la comtesse de Gentili, la comtesse de Canisy, dames du Palais. (Thiry, L’Empire Triomphant pp. 95). Il ne faut pas se leurrer le nom à retenir est la Duchesse de Montebello. Le maréchal Lannes, duc de Montebello, est mort durant la campagne d’Autriche, le 31 mai 1809. L’Empereur écrit à sa veuve pour lui exprimer son chagrin et lui dire qu’il prend part à sa peine. Napoléon n’aime pas Louise Lannes, fille du sénateur Géheneuc, qui le lui rend bien. Elle ne croit pas à sa lettre de condoléances et reste murée dans son silence. Napoléon pour se faire pardonner croit bien faire en la nommant dame d’honneur. Sans le savoir Napoléon vient de faire rentrer celle qui sera, à l’insu de son plein gré et sans concertation, le Cheval de Troie de Metternich...
Née à Paris le 26 février 1782 , elle épouse, le 16 septembre 1800, le général de division Jean Lannes, dont le premier mariage malheureux avec Polette Méric, fille d’un banquier de Perpignan, a été dissous le 18 mai précédent. Jean Lannes, issu d’une famille de petite bourgeoisie de Lectoure dans le Gers, a commandé la garde Consulaire et poursuivi avec talent sa carrière pour être de la première fournée des maréchaux. Fait duc de Montebello en souvenir de son fait d’armes à Marengo, il s’illustre au siège de Saragosse quand un boulet Autrichien l’emporte à Essling. Devenue veuve, Louise fait face à son malheur, se consacrant à l’éducation de ses cinq enfants, quatre garçons et une fille. Elle a une excellente réputation sur Paris, par son physique agréable, digne, réservé et par son maintien particulier à la Cour impériale. C’est ainsi que Napoléon, voulant la valoriser, la désigne au poste important de Dame d’Honneur de la nouvelle Impératrice, "un de ces choix heureux qui emportent l’approbation universelle ", entièrement ratifié par l’Armée parce qu’il distingue la veuve d’un de ses héros. Avant de prendre ses fonctions la duchesse reçoit des instructions de l’Empereur sur la conduite à tenir. Il lui faut abandonner peu à peu à Marie-Louise les traces de l’éducation autrichienne et la rendre Française en la débarrassant des préjugés de naissance qui lui auraient fait grand tort à la Cour impériale et dans l’opinion publique. Pour réussir dans cette entreprise, il est nécessaire que la confiance s’installe entre Marie-Louise et sa dame d’honneur. Louise Lannes est l’aînée de 10 ans de cette jeune souveraine dont elle va devenir le guide attentif et efficace. Cette différence d’âge relativement réduite est un atout majeur. Au lieu du rôle d’Aja ingrate, elle peut jouer celui d’amie et de confidente. Dès les premiers contacts, la duchesse de Montebello comprend que la tâche sera facile. L’Archiduchesse a été bien élevée, dans une atmosphère familiale, à une existence réglée, presque monastique, comme toutes les princesses Habsbourg et Bourbon de ce temps. Les bavardages de son adolescence avec ses sœurs, ses cousins et cousines, elle les continua avec la comtesse Lazansky qu’elle espérait garde auprès d’elle Paris, où il avait été convenu qu’elle resterait trois semaines pour aider la jeune princesse à s’acclimater à son nouveau pays. Mais les instructions de Napoléon, du 26 février, ont été formelles : la gouvernante l’accompagnera jusqu’à Strasbourg et de là, elle retournera à Vienne, de manière que la princesse traverse la France, qu’entourée de Français.
A Vienne, Marie-Louise a sous les yeux l’exemple de sa grand-mère Marie-Caroline de Bourbon Sicile, qui épousa en 1768 de Ferdinand IV, dit Nasone à cause de la proéminence de son appendice nasal. La reine Marie-Caroline, sœur de Marie-Antoinette, reine de France, a particulièrement souffert de cette caricature de mari et cache son désespoir : " on souffre un vrai martyr, d’autant plus grand que l’on doit montrer du contentement au-dehors. Je n’aime que par devoir. " Avec l’aide de son favori Joseph Acton, elle a su gouverner le royaume de son royal époux, plus passionné de pêche. Elle a louvoyé entre les Autrichiens, les Piémontais et les Anglais, en particulier l’amiral Nelson et sa belle Emma Hamilton. Si elle perd Naples, elle conserve au moins la Sicile. Avec Nasone, elle a eu 9 enfants, dont Marie-Thérèse, seconde épouse de François Ier d’Autriche et mère de Luisel. La petite Marie-Amélie sera reine des Français après l’accession au trône de son époux Louis-Philippe, en 1830. Marie-Caroline, chassée de Naples, son mari à Palerme, est à Vienne la seule opposante à ce mariage " avilissant " et proclame : " Si le tyran et sa concubine ont le sort des tyrans que restera-t-il aux enfants ? Que l’infamie de cette alliance ! " et encore " Je ne veux pas être la grand-mère du Diable ! " Pour elle, l’annulation du mariage avec Joséphine est nulle : il s’agit donc purement et simplement de bigamie. Une autre timide opposition vient de l’archevêque de Vienne, qui tient le même raisonnement. Le comte Otto a beau répéter que le lien religieux est annulé par l’Officialité de Paris, il lui faudra en appeler à Metternich qui, pressé d’en finir et résolu à aboutir, leur fera fermer les yeux sur ces subtilités. N’empêche que cette question reste en suspend tant que les affaires vont et qu’on saura la ressortir au moment voulu…
Une autre figure entre en scène, autre Caroline, autre reine de Naples, qui a pris la place de Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, Caroline Murat est chargée de la corbeille et de choisir le trousseau de la future Impératrice. Les mesures exactes sont envoyées par le comte Otto et Mlle Lolive et Bouvry font travailler jour et nuit leurs couturières et leurs petites mains aux chemises, camisoles, bonnets de nuit, peignoirs, schalls. Leroy et Lenormand préparent des manteaux de cour, le cordonnier Janssen s’occupe des chaussures, souliers et brodequins. Tessier les bas, Friese et Devillers, les éventails. Biennais, enseigne " Au singe vert ", fournit les coffres d’acajou, les plats, les lampes de nuit, les vases. L’illustre Leroy coud les robes longues, les robes de bal, les habits de chasse, les redingotes. Les bijoux comprennent la grande parure en diamants valant plusieurs millions, une parure de perle, une parure d’émeraudes et brillants, une parure d’opale, des bourses. Napoléon voit tout, admire, critique, modifie, commandant ce trousseau merveilleux, où les artistes de paris montrent leur talent. Napoléon prend son mariage très au sérieux, fermement décidé à fonder une dynastie. Depuis que le docteur Corvisart lui a confirmé la grossesse de Marie Waleska, Napoléon a mis en place ce projet d’établissement d’un grand Empire destiné à durer. Il prévoit d’avoir un fils qui descendra de la lignée des Habsbourg et qui sera la sienne. Il en a l’intime conviction. Un fils direct éloigne ses frères et asseoit sa légitimité. Pendant que Berthier est en route pour Vienne faire sa demande, est édité un nouveau sénatus-consulte : " Le Prince Impérial porte le titre et reçoit les honneurs de Roi de Rome. " C’est la signification de l’annexion des Etats du Pape. Le titre de "Roi des Romains " dévolu à l’héritier de l’empereur du Saint-Empire Romain Germanique était imprécis et vague. Le titre de Roi de Rome est net et formel, il implique une domination effective et c’est du même coup la filiation proclamée de " Grand Empire d’Occident " au Saint-Empire. Napoléon aspire à une consécration suprême à Rome comme Charlemagne. Mais un tel empire ne se peut sans la domination de l’Italie. Murat est à Naples et Napoléon en a besoin, tout comme il a besoin de Caroline, installée à l’Elysée. Mais le royaume de Naples n’est pas l’Italie au sens propre, pas comme Milan, Monza, Venise, cette Lombardie déjà conquise par Charlemagne. Sans doute, Eugène en est le vice-roi et cette succession a été formellement posée lors de son mariage avec la princesse Augusta de Bavière. Cette succession de l’Italie du Nord en faveur d’Eugène a été prise devant le peuple Italien et devant l’Europe mais en ce temps, Napoléon ne pensait pas avoir de descendants directs et Eugène n’est que son fils adoptif. Maintenant qu’il sait qu’il peut avoir un héritier direct, en matière civile, toute donation entre vifs est révoquée de plein droit par la survivance d’un enfant légitime du donateur, pourquoi pas en matière politique ? Certes Eugène a rendu des services et mérite une récompense. C’est le moment qu’il reçoive "l’espérance d’un établissement particulier avec une bonne ville pour capitale ". L’oncle, le cardinal Fesch, qui a rendu de bon services au moment de l’annulation du mariage, Grand aumônier de France, déjà archevêque de Lyon et de Paris, se trouve être le coadjuteur, successeur désigné du Prince-Primat de l’archevêque de Ratisbonne. Un article du sénatus-consulte de février déclare " toute souveraineté étrangère est incompatible avec l’exercice de toute autorité spirituelle dans l’intérieur de l’Empire ". D’autre part l’oncle Fesch a besoin d’argent pour monter sa collection d’œuvre d’art, il ne se fait pas prié et devant une bonne rente, fait acte de piété. Reste à convaincre le Prince-Primat, Charles Dalberg, qui n’est qu’usufruitier. En échange de Ratisbonne qui convient à la Bavière, il aura Wetzlar, le comté de Hanau, l’évêché de Fulde, la principauté d’Aschaffenbourg qui, avec différents ajouts formeront de Grand-duché de Francfort, avec Francfort comme bonne ville pour capitale. De plus, son jeune neveu, Emmerich Dalberg, sera fait duc français et sa nièce, la princesse de la Leyen, épousera un Tascher. Ils se partageront un revenu en domaines. Le Grand-duché de Francfort est destiné à Eugène en échange de sa vice-royauté en Italie.
Pendant ce temps, Berthier s’est mis en route, le 22 février, afin d’être de retour à Paris, avec la nouvelle Impératrice à la fin du mois de mars. Cette mission plaît au prince de Neuchâtel, qui a été prié d’oublier, pour l’occasion, son titre de prince de Wagram. On a vu que Berthier est né à Versailles, élevé à Versailles, il a le goût de l’Ancien régime dont il aime à retrouver l’atmosphère. Il a déjà en 1783, capitaine aide de camp de Custine, rencontré le Roi de Prusse et l’empereur Joseph II. Cette fois il vient, précédé d’une solide réputation, en représentant du plus puissant monarque et en prince souverain de Neuchâtel, allié à la maison de Bavière par son épouse Elisabeth. Alexandre Berthier a trié sur le volet une suite brillante composée du général comte de Lauriston, du colonel Alexandre de Girardin, Edmond de Périgord, Charles de la Grange, le général Lejeune, qui vient de se distinguer à Somo-Sierra mais aussi peintre chargé de dessiner un portait de Marie-Louise, François Lespérut faisant fonction de Grand maître des cérémonies, Alexandre de Laborde, le secrétaire d’ambassade déjà vu plus haut et du jeune Louis Sopransi, le propre fils de la Visconti, le grand amour de Berthier. Tous ces jeunes gens sont chamarrés, haut shako rouge emplumé, dolman blanc aux tresses d’or, pelisse noire, culotte rouge aux larges broderies, uniforme que les Viennois ont appris à connaître, car c’est celui des aides de camp de Berthier. Berthier est arrivé à la frontière, le 4 mars, reçu par le magnat Hongrois, prince Paul Esterhazy de Galantha. A chaque ville traversée, haie d’honneur et coups de canons. Le 5 mars, Berthier, incognito, rend visite à Metternich, puis il reçoit, au palais d’été du prince de Schwarzenberg, les hauts dignitaires de la cour venus en carrosse de gala, précédés de coureurs et entourés de valets de pied. On a mis les petits plats dans les grands. Berthier se présente suivi de ses cinq aides de camp marchant de front sur cinq chevaux noirs. Le long du trajet, Alexandre est acclamé. Des Viennois veulent dételer pour tirer sa voiture. Il est accueilli par l’Empereur puis par l’Impératrice Marie-Ludovica, les cinq Archiducs frère de François II, quatre habillés en feld-marshall et l’autre en cardinal, silencieux et glacés. Berthier demande à l’Archiduc Charles qu’il veuille bien représenter l’Empereur à la cérémonie du mariage.
Le 6, qui est Mardi-gras, visites aux principaux personnages de la cour, tandis que Marie-Louise reçoit plusieurs députations des Etats Autrichiens, venus lui apporter leurs vœux de bonheur. Un grand couvert a lieu à une heure sans les appartements de l’Impératrice, suivi, le soir, d’un bal masqué. Le 7, mercredi des Cendres, dîners et cercle chez le Grand maître de la cour. Le 8, audience solennelle chez l’Empereur, avec demande officielle de Berthier auquel François II répond simplement " J’accorde la main de ma fille à l’Empereur des Français. " Marie-Louise est introduite. Berthier lui présente une lettre de Napoléon avec son portrait en médaillon, entouré de diamants. Marie-louise lui répond : " Je donne, avec la permission de mon père, mon consentement à mon union avec l’Empereur Napoléon. " et elle se fait attacher le médaillon, par la Grande maîtresse de cérémonies. Ensuite audience chez l’Impératrice, puis audience solennelle chez l’Archiduc Charles, auquel Berthier remet sa procuration. A sept heures gala à la cour. Le 9, le traité de mariage est signé, complétant le contrat de Paris. Metternich, Trauttmansdorff et Berthier signent, l’acte signé à Paris par Champagny et Schwarzenberg ne servant que de promesse. Les termes sont calqués sur le contrat de Marie-Antoinette, les signatures échangées et pour Marie-louise cérémonie de renonciation à ses droits en Autriche, en prêtant serment sur l’Evangile. Le soir dîner chez l’ambassadeur. Puis représentation d’Iphigénie en Aulide, de Glück. Le 10, Berthier est fêté, entouré d’égards extraordinaires. Marie-Louise a séché ses larmes de crocodile, étonnée de tant de munificence qui lui font oublier de petit duché de Modène. Berthier, plein d’émotion, lui dit : " Des considérations politiques peuvent avoir influé sur la détermination de nos deux souverains, mais la première considération c’est celle de votre bonheur. C’est surtout de votre cœur, Madame, que l’Empereur mon maître veut vous obtenir. Il sera beau de voir unis sur un grand trône au génie de la puissance, les attraits et les grâces qui la font chérir. " Ce n’est pas là le langage d’un homme prêt au sacrifice d’une moderne Iphigénie. Berthier, entre sa femme et sa Visconti, sait de quoi il parle. Il sait ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire et ne pas dire...Marie-Louise prend confiance et trouve à Berthier " belle figure et grand air ", comme elle le souffle à sa Grande maîtresse. Le 11 mars, c’est dimanche, le seul jour de la semaine où, en Carême, il est permis de se marier. Le mariage est célébré par procuration. Majestueusement, à six heures du soir, le cortège traverse le cloître des Augustins pour se rendre à l’église. Il comprend toute la cour dont les femmes " semblent fléchir sous le poids des diamants et des perles ". En avant les Archiducs marchant deux à deux , le prince Berthier avec l’Archiduc Charles puis l’Empereur et l’Impératrice conduisant la fiancée. A l’entrée de l’église, fanfare, eau bénite…L’Archiduc Charles représente Napoléon qui l’a battu six mois plus tôt à Wagram et doit maintenant "épouser" sa nièce Marie-Louise, qui deviendra aussitôt Impératrice des Français. L’austère église gothique des Augustins, contiguë à la Hofburg, a été richement drapée de tentures Les souverains Autrichiens ont pris place sous un dais. Le prince de Neuchâtel se tient légèrement en retrait du fauteuil de Marie-Louise. Un Te Deum est chanté, les cloches de toutes les églises de Vienne sonnent à toute volée, pendant la bénédiction nuptiale, prononcée en Allemand suivant le rite de Vienne. Marie-Louise est désormais traitée en Impératrice étrangère et prend place sous un dais. Les grands de la cour lui sont présentés. Berthier lui baise la main et le comte de Béarn, chambellan de Napoléon, venu tout exprès porter une lettre, la première écrite en qualité d’époux : " Madame, si je m’écoutais, je partirais à franc étrier et je serais à vos pieds avant que l’on sût que j’aie quitté Paris. Mais cela ne doit pas être. Le prince de Neuchâtel prendra vos ordres pendant votre voyage. Le soin de vous plaire, Madame, sera la plus constante et la plus douce affaire de ma vie "…

Le 13 mars 1810, à huit heures du matin, près de 100 voitures tirées par 450 chevaux sont préparées pour le départ de Marie-Louise pour Paris. Plusieurs centaines de personnes de la cour entourent la nouvelle Impératrice, fort émue. Elle est menée à sa voiture par l’Archiduc Charles, entre deux haies de soldats et le cortège se met en marche, escorté par un détachement de la Garde-noble Hongroise, à travers les rues de Vienne. La foule est silencieuse, on entend sonner les cloches. Des drapeaux tricolores sont arborés aux fenêtres et la Garde impériale Autrichienne joue des airs militaires français. Dans un carrosse rutilant d’or, tiré par 8 chevaux, précédée par le comte Edling et le prince Trauttmansdorf, Marie-Louise traverse lentement la ville. Les Viennois sont tristes de voir partir leur princesse, certains lui jettent des bouquets. Escortée par la Garde Hongroise elle poursuit sa route sous une pluie torrentielle, pelotonnée dans ses couvertures au fond de sa voiture. Le soir, Marie-Louise arrive à Saint-Polten, où son père s’est rendu, incognito, avec toute sa famille pour un dernier repas. L’Empereur lui donne un dernier baiser et un dernier conseil : " Soyez une bonne épouse, une bonne mère et soyez chaque jour agréable à votre mari, tant qu’il sera puissant, fortuné et utile à notre famille. "Le 14, en route vers Braunau, en couchant le soir dans le palais du prince d’Auesperg. L’Empereur François est rentré à Vienne où il apprend l’exécution d’Andréas Hoffer. L’opinion est fort surexcitée par le départ de Marie-Louise et l’abandon du chef de l’insurrection Tyrolienne, il y a un début d’émeute. Après une nuit de repos à Ried où elle assiste à la messe, Marie-Louise arrive le soir à Altheim pour être le lendemain vendredi 16 mars remise aux Français à Braunau-sur-Inn. Cette ville frontière est repeinte à neuf pour recevoir l’Impératrice. On se souvient que c’est le village natal du chancelier Hitler. Le corps du maréchal Davout occupe toujours la Bavière et on a dépêché une compagnie du Génie pour édifier une barque à prétentions néo-grecques pour la réception. Deux entrées, l’une côté Braunau, fictivement côté France et l’autre entrée côté Altheim côté Autriche. Cette baraque en bois est divisée en 3 salles : autrichienne, neutre, française.
Le 16, l’Impératrice partie à huit heures de Ried, arrive à onze à Altheim. Elle quitte ses habits de voyage, déjeune et revêt une robe de brocart d’or, brochée de grandes fleurs, le médaillon de Napoléon à son cou. A quatorze heures elle arrive à la baraque néo-grecque, où dans leur salle, attendent tous les Français en grand costume. Elle prend place dans la salle neutre, sur un fauteuil de drap d’or, élevé sur une estrade surmonté d’un dais de velours. La cour Autrichienne est rangée autour d’elle. Quand tout est disposé, on fait entrer la cour Française. On lit les actes de remise et de réception. Berthier et Trauttmansdorf signent et apposent leurs cachets. Puis les Autrichiens prennent congé, tous défilent devant leur princesse dont ils baisent la main. La plupart pleurent, murmurant des adieux et des bénédictions. Ensuite, les deux cours devaient se réunir, mais le cœur n’y est pas. Les femmes en deux groupes se regardent. " Les dames autrichiennes par leur froide raideur et leur hautaine taciturnité " repoussent toutes les avances. Peu importe, les grands noms de la cour Française, les Mortemart, les Bouillé, Montmorency, les toilettes, le décolletage, les coiffures, la façon de parler, la façon de se tenir et de prendre des airs les rebutent. Qu’importent ces noms ? ces gens ne sont-ils pas ralliés à l’Empire, donc à la Révolution ? Ne sont-ils pas français ? Napoléon a voulu suivre le protocole du mariage de Louis XVI.

Pour remplacer la duchesse de Lamballe, venue chercher Marie-Antoinette, il lui faut une dame de la famille. Il a choisi Caroline Murat, la nouvelle reine de Naples...On a vu plus haut Caroline, chargée de la corbeille et du trousseau. Pendant cette période du divorce, Caroline Murat est inquiète. Elle est reine de Naples, depuis 1808. Ce mariage Autrichien peut remettre en question la politique de Joachim. En effet, l’autre reine de Naples, grand-mère de la nouvelle Impératrice, Marie-Caroline de Bourbon Sicile, règne toujours, avec son époux Nasone, à Palerme, sous la protection de la Marine Anglaise. Caroline est dévorée d’ambition. On l’a vu se rapprocher de Talleyrand et de Fouché, au début 1809, escomptant la mort de Napoléon en Espagne, au profit de son mari Joachim, seul digne de lui succéder. Elle a eu plusieurs amants, toujours pour servir son ambition : Flahaut, Junot, La Vauguyon aide de camp de Murat et surtout Metternich. Il y a, à Paris, l’A.A.A.A : l’Amicale des Anciens Amants d’Anunziata. Il y aura Daure, ministre de la guere à Naples, dénoncé par Maghella et surtout, en 1813, von Mier le jeune ambassadeur d’Autriche à Naples et Caroline n’hésitera pas à trahir son frère Napoléon dans le dos de son mari Joachim. Caroline va occuper le terrain, jouant de son charme auprès de son frère qui a besoin d’être étourdi durant cette séparation d’avec Joséphine. Caroline est toujours installée à l’Elysée qu’elle persiste à occuper au grand déplaisir de Joséphine, reléguée à La Malmaison. Il n’y a pas de petites vengeances. Elle organise la vie, " donnant des bals, elle met en train des fêtes chez les ambassadeurs et les ministres, elle organise des quadrilles, les dirige et les danse. Cela agrée à l’Empereur qui veut que les parisiens bavardent, les commerçants gagnent, que la Cour s’étourdisse, suivant les chasses, assistant aux spectacles, présidant aux petits voyages, toujours gaie et de belle humeur, toujours prête et disposée, qu’il s’agisse d’aller à Grignon ou de partir à Rambouillet…malgré les couchers tardifs ou les levers matinaux " (Masson, T. V pp.13). Pour la rassurer, Caroline est désignée pour aller chercher Marie-Louise, comme la princesse de Lamballe pour Marie-Antoinette. Il faut une femme de la famille pour ce rôle. Julie, épouse de Joseph l’aîné, si peu faite pour les choses de la cour, est toujours malade, Elisa, enceinte de quatre mois, est toujours en Toscane, Pauline nul n’y pense, Catherine l’épouse de Jérôme est à Cassel, reste Hortense, mais c’est trop gênant. Caroline aime à se distinguer. Pour rejoindre le cortège, elle roule jour et nuit dans un carrosse spécialement aménagé pour y dormir. Elle est immensément fière de jouer le rôle de la princesse de Lamballe, ce qui la dispensera de porter le manteau au mariage officiel. On se souvient que pour le Sacre, elle faillit faire tomber Joséphine, en lâchant le manteau. Il lui incombe de diriger le voyage, d’écouter les discours des maires, de saluer les populations et d’initier sa jeune belle-sœur aux choses de France. La retardataire arrive le 15 mars, juste à temps, pour être le 16 dans la baraque néo-grecque de la réception. Avec habileté, Caroline a reculé le plus possible sa venue, décidée à paraître lorsque les formalités seraient accomplies. Elle entre la dernière, comme si elle est le clou du spectacle. Quand l’huissier annonce : " Sa Majesté, la Reine de Naples ! ", Marie-Louise se mord la lèvre, pensant à sa grand-mère Marie-Caroline. Caroline salue avec condescendance et la seconde partie de la cérémonie semble se dérouler autour de sa personne.
Le départ se fait en carrosse tiré à 6 chevaux. Marie-Louise et Caroline s’installent, se dirigent, à travers Braunau, vers la résidence aménagée pour ces illustres voyageurs. Dans un des salons le trousseau est disposé et la dame d’atours le présente. Les femmes de chambre s’empressent autour de Marie-Louise pour l’arranger à la mode française. " Allons se n’est pas mal du tout. Maintenant ma chère petite, allons dîner, toutes les deux, comme deux amies, comme deux soeurs. " Marie-Louise veut garder Madame Lazansky sa dame de compagnie. "Ce n’est du tout conforme à l’étiquette. Cependant pour vous être agréable, je consens que cette personne soit des nôtres. " La méchanceté de Caroline est sans bornes. Elle a remarqué la mutuelle affection qui unit Marie-Louise à Madame Lazansky. Ce sentiment sincère l’exaspère. Une lettre de l’Empereur arrive à Munich. Au moment de monter en voiture Caroline radieuse devant Marie-Louise :
- J’ai de mauvaises nouvelles pour Votre Altesse.
- Mon Dieu il est arrivé quelque chose à mon père ?
- Non… je viens de recevoir une lettre de mon frère. Il exige que madame Lazansky retourne immédiatement à Vienne.
- Comment est-ce possible ? L’Empereur ignore jusqu’à sa présence !
- L’Empereur sait tout. Sa police est bien faite
- L’Empereur ne peut exiger cela. Mme Lazansky est depuis toujours auprès de moi. L’Empereur est trop bon pour…
- Qui vous dit que l’Empereur est trop bon ? L’Empereur donne des ordres et nous obéissons…N’oubliez pas que vous devenez française et que tout ce qui vous entoure doit être Français
- Ne peut-on pas faire une exception pour mon amie
- Cette personne n’est pas votre amie mais une domestique
- Madame Lazansky est ma dame de compagnie, pas une domestique. Voulez-vous me montrer cette lettre ?
- L’étiquette me l’interdit !
Caroline eut été fort embarrassée de lui communiquer le message de Napoléon qui stipule, " il n’y aura pas de difficultés à ce qu’une dame de compagnie soit auprès de l’Impératrice durant le voyage. Je préfère une dame de compagnie à une femme de chambre. ". De la même façon Caroline fera partir le petit loulou blanc qui jappe au pieds de sa maîtresse : " L’Empereur déteste les chiens, il n’en veut pas dans son palais ! Pauline de Lazansky doit s'en est retourner à Vienne, avec Zozo le petit chien. Marie-Louise lui donne une lettre pour son père, où elle n’accuse ni Napoléon "dont ce n’est pas la pensée ", ni Madame de Montebello qui pourtant, de la coulisse, a mené l’affaire, mais uniquement la reine de Naples, Caroline Murat. (F.Masson - Marie-Louise - pp.87). Après Munich, d’où l’on part le 19, c’est Augsbourg et Ulm, puis le 20 Stuttgart. L’Impératrice est fatiguée et enrhumée, mais assiste aux fêtes qu’on multiplie pour elle. Peyrusse est du voyage et distribue de l’argent aux villes traversées. Le roi de Wurtemberg a décrit ce voyage " l’adroite Caroline prend à tâche de renforcer l’antipathie qu’elle commence à inspirer à sa belle-soeur, elle qui a si vivement sollicité cette mission et a été si glorieuse de l’obtenir, ne cesse de s’en plaindre comme la plus insupportable des corvées. La reine de Naples est très fatiguée et en vérité on le serait à moins. Quel métier on lui fait faire ! Elle fait au mieux, mais je la crois un peu lasse du métier ! "...Direction Carlsruhe, que l’on quitte le 22 pour Strasbourg, Caroline Murat veut traverser le Rhin en carrosse sur le bac à voitures, mais Marie-Louise préfère passer le pont à pied. Elle prend le bras de la maréchale Lannes, pour une promenade le long du fleuve<; On arrive par une allée d’arbres verts factices jusqu’au Palais Episcopal. Le 23, les corporations défilent et il y a une fête à la Préfecture, embrasement de la flèche de la Cathédrale par 50.000 lampions et pots à feu. Peyrusse a versé 12.000 frs. Madame de Montebello, " dont le ménage était un des plus heureux, des plus unis et des plus exemplaires parmi les grands de l’Empire veut revoir le visage de son époux adoré, le maréchal Lannes, qui repose embaumé dans une église de Strasbourg, attendant son transport solennel pour Paris. Elle demande à Constant de l’accompagner et il a raconté la scène. Le gardien de la crypte a la faiblesse d’y consentir et cette lugubre visite a lieu à minuit à la lueur d’une lanterne. Quand on ouvre la bière, la duchesse pousse un cri et s’évanouit. Revenant à elle, elle regarde à nouveau et se met à pleurer en disant : « Oh mon dieu ! Comme il est changé ! ". Il n’y a rien d’étonnant, car après la mort de Lannes, son corps a été transporté à Schönbrunn dans un état de décomposition avancé. Aussi on a procédé à une opération délicate en plongeant le corps mutilé dans une baignoire remplie d’une forte dissolution de sublimé corrosif. Le tronc, qui trempait dans la dissolution, est enflé, tandis que la tête subit un rétrécissement. Les muscles du visage sont contractés de façon hideuse laissant de grand yeux ouverts sortant de leurs orbites. Le corps reste 8 jours dans ce sublimé et on le transporte ensuite dans un tonneau construit à cet effet jusque Strasbourg où après l’avoir fait séché dans un filet, on l’ensevelit à l’égyptienne, entouré de bandelettes mais le visage découvert. Geneviève Chastenet dans sa biographie " Marie-Louise l’Impératrice oubliée " écrit : si on insiste sur ce pèlerinage macabre, c’est qu’il accroît la haine de la jeune veuve envers Napoléon et par contrecoup aura une influence déterminante sur le couple impérial. Caroline Murat se déride, enfin, en apercevant son ancien amant, Metternich, qui se rend à Paris, pour le mariage officiel. " Vous mon cher Clément ! Que c’est aimable à vous d’être venu à notre rencontre. ". Talleyrand parlant de Caroline disait qu’elle avait "la tête de Cromwell sur le corps d’une jolie femme " et Madame de Chastenay " qu’elle avait quelque peine à se plier au rôle secondaire ". Autre hasard étrange, on peut lire dans le journal de Strasbourg en date du 24 mars 1810 : " Parmi les personnalités présentes aux cérémonies, nous devons mentionner le général Autrichien, le comte de Neipperg, qui s’y trouvait en mission diplomatique "...
Napoléon est impatient. Il entraîne sa suite dans des chasses rapides. Il fait tout préparer, faisant enlever au Louvre, les tableaux qui rappellent les défaites de l’Autriche. Il contemple les portraits qu’on lui envoie dont un croquis du général Lejeune : " Ah c’est bien la lèvre autrichienne ! ". Il fait préparer avec Vivant Denon le carré du Louvre en chapelle. Fébrile, il bat le rappel des peintres, poètes, musiciens pour célébrer l’événement qui se prépare. Napoléon veut réunir autour de lui tous les rois vassaux ses frères en même temps que les rois feudataires. Mais il n’a pu retenir les rois de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg, pressés de sortir de la bagarre. Il doit se contenter de ceux de sa famille ou ceux qui y sont alliés. Sauf Joseph en Espagne, toute la famille, a été réunie à Paris, non sans mal, " pour y recevoir l’Impératrice ". Pressé, Napoléon quitte Paris pour Compiègne car c’est là que Louis XVI a accueilli Marie-Antoinette et ça le rapproche de l’Impératrice. Tous ne se rendent pas à Compiègne, malgré l’invitation portée à chacun par un maréchal des logis du Palais. Madame Mère s’abstient, ainsi que Julie Clary toujours malade et Elisa, enceinte, fatiguée du voyage de Toscane. Louis n’est venu que sous la contrainte et a trouvé que son appartement est trop près de celui d’Hortense. Borghèse et Pauline, étonnées d’être ensemble, ne se parlent pas. Hortense, mal à l’aise, retient ses larmes. Le roi et la reine de Westphalie s’empressent autour du roi de Naples, le vice-roi et la vice-reine, le prince et la princesse de Bade et le grand-duc de Wurtzbourg. Napoléon écrit à Marie-Louise deux lettres, le 23 mars : " Je vois avec peine que Votre Majesté est un peu incommodée. Je vous prie en grâce, soignez une santé qui m’est si précieuse." Puis inquiété par la tristesse de Marie-Louise, il se défend de l’avoir privé de sa gouvernante : " Laborde qui arrive de Vienne me dit que vous avez bien pleuré depuis Saint Polten. Cela me contrarie car je veux que Louise n’ait jamais que des journées douces, belles et agréables comme elle. Caroline me mande que vous désirez fort savoir ce qui peut me rendre heureux. Je veux vous dire moi-même ce secret-là, Madame, il vous paraîtra simple. Soyez vraiment heureuse de notre union. Quand vous aurez du chagrin, dites-vous : l’Empereur en sera bien triste car il ne peut être content et heureux que du bonheur de sa Louise." Le lendemain apprenant que Marie-Louise est enrhumée, il lui écrit encore.
Marie-Louise arrive le 25 à Nancy, puis le 26, à Vitry. Un arrêt chez le comte de Valence, à Sillery, près de Reims. On boit du champagne ce qui permet à Marie-Louise d’apprécier "ce vin délectable" et de "récupérer ". Napoléon n’y tient plus. Avec Murat, il prend une berline non armoriée et part au galop sur le chemin de Soissons et de Reims, à la rencontre du cortège, il parvient au relais de Courcelles-sur-Vesles. La pluie tombe, Napoléon se réfugie sous le porche de l’église. Louis Garros précise : "Sur la RN 31, près de Braisne (Aisne), à l’entrée du village de Courcelles à environ 200 m. de l’église, il y a un calvaire. Une tradition locale veut que là, se brisât une roue de la calèche de l’Empereur. Au début de l’après-midi, sous une pluie battante, il gagna à pied Courcelles et se mit à l’abri sous le porche de l’église. " La voiture arrive, l’Empereur la fait arrêter. L’écuyer M. de Seyssel reconnaissant la redingote grise, baisse le marchepied. Marie-Louise se demande ce qui se passe." Madame, c’est l’Empereur… " lui dit Caroline. Il s’élance et embrasse Marie-Louise effarouchée. Il presse la voiture qui est emportée au galop. A 10 heures du soir, ils sont à Compiègne. Le maréchal Bessières a fait monter à cheval toute la cavalerie qui s’y trouve. Les soldats sont tout mouillés, " mais se seraient mis sous les roues de la voiture pour en découvrir quelque chose." (Mémoires de Savary, T. III

LE MARIAGE, LE 1er AVRIL - Le dimanche 1er avril 1810, à deux heures un éclatant cortège traverse les salons du palais de Saint-Cloud et arrive dans la galerie où se rassemble toute la cour, avec les dignitaires et officiers d’Italie. L’Empereur et l’Impératrice s’assoient sur deux fauteuils installés sur une estrade surmontée d’un dais. Averti par le Grand-maître des Cérémonies, l’Archichancelier Cambacérès s’avance avec le secrétaire de l’état de la Famille - Au nom de l’Empereur… Napoléon et Marie-Louise se lèvent…- Sire, Votre Majesté Impériale et Royale déclare-t-elle prendre en mariage Son Altesse Impériale et Royale Marie-Louise, Archiduchesse d’Autriche, ici présente ? " - Je déclare prendre en mariage Son Altesse Impériale et Royale Marie-Louise, Archiduchesse d’Autriche ici présente, répond Napoléon. La même demande est faite à Marie-Louise. Lorsqu’elle finit de répondre, Cambacérès prononce : - Au nom de l’Empereur et de la Loi, je déclare que Sa Majesté Impériale et Royale, Napoléon, Empereur des Français, Roi d’Italie et Son Altesse Impériale et Royale l’Archiduchesse Marie-Louise, sont unis en mariage. " Pendant que cent coups de canon retentissent sur la terrasse du château, après les signatures, le cortège se rend dans les appartements de l’Impératrice. Dans la nuit du 1er au lundi 2 avril, la tempête rugit sur Saint-Cloud. On se demande s'il ne faut pas annuler la cérémonie du mariage religieux. A l'aube, le temps est encore incertain, mais on ne peut plus reculer. A dix heures le cortège est rassemblé devant les Grands appartements : l'Impératrice, vêtue de la robe à 12.000 frs de Leroy en tulle d'argent brodé de pierres que prolonge le manteau de cour par des diamants de la Couronne, reçoit la couronne impériale des mains des dames d'honneur de France et d'Italie et de la dame d'atours qui sont allées en grande pompe la chercher à la Chapelle. L'Empereur assiste à ce dernier épisode et on monte dans les voitures. Au moment du départ le soleil se montre et le temps se fait radieux. En tête, les Chevau-légers lanciers, puis les Chasseurs entremêlés de Mamelucks et les Dragons de la Garde. Les trompettes alternent avec les musiques. des voitures et des voitures 38 à 6 chevaux, toutes différentes de train, de garnitures ou d'ornementation, tendues de satin ou de velours blanc, décorées sur les caisses des grandes armoiries d'Empire que soutiennent les branches de lauriers ou de chêne. Une sorte de concours entre les carrossiers a été ouvert par le Grand écuyer et des 34 voitures commandées exprès pour le mariage, la plus chère coûte 27.000 frs, la moins chère 6.000 frs. Fermant la marche les Grenadiers à cheval. La Garde à pied borde la haie dans la cour d'honneur et le long de l'avenue. On passe le pont et on traverse le Bois de Boulogne, pour arriver Avenue de Neuilly qu'on suit jusque l'Etoile. Là, un arc de triomphe est dressé, l'Arc de l'Etoile, en bois et toile peinte d'une hauteur de 133 pieds et une largeur de 138. Il est orné de bas-reliefs figurés peints par Lafitte, qui célèbrent les vertus, la gloire et la prospérité des augustes époux. Ce travail de maquillage a été confié au Préfet Frochot qui a connu quelques difficultés, érigé en 20 jours par 50.000 ouvriers. Frochot dut subir la pression des charpentiers qui lui demandent d’abord 4 frs par jour, puis 9, et enfin 18, tant et si bien qu’il doit les réquisitionner, manu militari, pour finir cette maquette grandeur nature. Cent coups de canon tirés par douze pièces d’artillerie, dont les bouches sont tournées de côté pour ne pas effrayer les chevaux, annoncent l’arrivée dans Paris. L’Empereur s’arrête pour recevoir les compliments du corps de ville. Puis, on descend les Champs-Elysées qui sont, à l’époque, une longue allée bordée d’arbres, une promenade. De distance en distance des orchestres jouent des marches triomphales. Place de la Concorde, la haie d’infanterie commence. Par une sorte de portique, le long des deux terrasses, s’ouvrant au centre de la grille, on entre dans le Jardin des Tuileries, où l’Impératrice est encore saluée de 100 coups de canon.

Au Palais, la cavalerie d’escorte se forme en bataille sous les fenêtres, tandis que les voitures s’arrêtent au bas du grand escalier. Le cortège monte entre deux haies de Grenadiers, traverse la salle des Maréchaux, s’égrène à mesure dans les salons pour se reconstituer tout à l’heure en sens inverse dans la galerie de Diane. L’Empereur, l’Impératrice, les princes et les princesse entrent seuls dans le Grand cabinet. L’Impératrice rajuste sa coiffure et échange le manteau de cour pour le manteau impérial, celui qu’une fois  Joséphine a porté. Puis elle vient, précédée des Grands officiers, des princes, des princesses et de ses dames, reprendre avec l’Empereur son rang dans le cortège, dans la Galerie de Diane, pour passer dans la Galerie du Musée. De là, à l’infini, trois rangs de banquettes où sont assises toutes les femmes de Paris, la plupart depuis sept heures ce matin. Toutes sont en robe de bal. Derrière les banquettes les hommes, debout, en habit à la Française. L’attente a été longue, malgré quelques petites buvettes, dont cent sous-officiers de la garde, bonnet en tête, ont fait honneur aux dames, malgré les quatre orchestres de vingt-deux musiciens chacun. On s’est parfois émancipé à circuler " pour satisfaire des nécessités impérieuses ". A 3 heures, l’Empereur paraît. Pâle de cette pâleur chaude de marbre antique, il avance lentement, en grand costume de France. Il porte au front une toque de velours noir garnie de 8 rangs de diamants que surmontent 3 plumes blanches attachées par un nœud de diamants. Au centre de ce noeud éclate le Régent. L’habit, comme le manteau court et la culotte est de satin blanc tout brodé d’or, les bas de soie sont écoinçonnés d’or, les souliers de pou-de-soie blanc, brodés d’or. Au cou, le grand collier de la Légion, au côté le glaive. Tout sur lui est diamants : la garniture, la ganse de sa toque, l’épaulette qui retient son manteau, les boucles des jarretières et des souliers, le collier de la Légion la poignée du glaive.
C’est de diamants que Marie-Louise semble vêtue, tant elle est chargée sur sa robe, faite de rayons lunaires. Ecrasée sous sa lourde couronne, sous le manteau impérial, elle marche avec peine et son teint rose fait ressortir la pâleur mate de Napoléon. Elle se teint raide, s’efforçant de regarder devant elle, tandis que lui, " du sourire le plus aimable, le plus sublimement captieux ", salue à droite salue à gauche semblant présenter aux parisiens leur nouvelle Impératrice. ( Masson – Marie-Louise pp. 113-114)
Coignet passe les rafraîchissements à une buvette : " Voilà le costume des dames, robes décolletées par derrière jusqu’au milieu du dos. Et par devant l’on voyait la moitié de leurs poitrines, leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers ! Et des bracelets ! Et des boucles d’oreilles ! Ce n’étaient que rubis, perles et diamants. C‘est là qu’il fallait voir des peaux de toutes nuances : peaux huileuses, peaux de mulâtresses, peaux jaunes et peaux de satin. Je puis dire que je n’avais jamais vu de si près les belles dames de Paris la moitié à découvert… "
Clément de Metternich semble rayonnant. Frédéric Masson dit qu’il est venu à Paris pour admirer son travail, lui, principal artisan de ce mariage. Il est au Louvre, où il y a foule. Le prince Kourakine, aussi, est là, couvert d’or et de bijoux, constellé de décorations, assez souffrant encore et faisant l’effort de montrer son enthousiasme. Verre à la main, Metternich reçoit avec grâces les félicitations et les hommages et comme Regnaud de Saint Jean d’Angély a fait préparer, dans une salle du Conseil d’Etat, une collation avec rafraîchissements, Metternich s’avance vers une fenêtre ouverte et porte un toast " Au Roi de Rome ! ".
Albert Vandal raconte, " Napoléon et Alexandre 1er " (Plon 1897), Tome II, citant les Souvenirs de Barante.
L'effet fut prodigieux. Nul n’ignorait que le fils premier-né devait s’appeler de roi de Rome. Lorsque Metternich eut porté son toast, les convives voient arriver la délégation Russe, cherchant eux aussi à se réconforter mais égarés au milieu d’un Palais où les principales attentions ne sont plus pour eux. " Ce fut un grand sujet de plaisanterie ". A la fin Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un salon écarté mis à sa disposition. Ironie du sort, soutenu par Metternich et Schwartzenberg qui lui prêtaient leur bras pour s’appuyer. Un bulletin de police note : " Quelques plaisants en voyant Metternich conduire M. de Kourakine, disaient c’est dans l’ordre, c’est lui qui le met à la porte." Metternich va rester dix mois à Paris. Dix mois, ça semble incroyable, mais il veut récolter les fruits de son opération. Ses ennemis à Vienne, il en a de nombreux, se moquent du ministre absent. L’Archiduc Jean dit : " Il jette de la poudre au yeux de l’Empereur, va à Paris, a un long entretien avec Napoléon au cours duquel il se sera probablement prosterné devant lui, ensuite de quoi a paru l’article du Moniteur qui a dû réjouir Metternich, il reste là-bas sans rien faire si ce n’est arranger ses affaires personnelles…"
 
La Galerie du Louvre contient près de dix mille personnes invitées. L’Empereur Napoléon monte le grand escalier avec l’Impératrice Marie-Louise. Ils s’avancent jusqu’au salon transformé en chapelle, richement décorée en tapisserie des Gobelins, en étoffes de soie parsemées d’abeilles. Les huissiers, hérauts d’armes et pages s’arrêtent dans la salle qui précède et officiers de la Maison, les grands officiers, les ministres se rangent à droite et à gauche, près du Sénat, du Conseil d’Etat et du Corps Législatif. Les princes s’installent en bas de l’estrade à droite du trône. Il n’y a de place que pour 400 personnes.
Napoléon et Marie-Louise entrent, suivis de Madame Mère, des rois de Hollande, de Westphalie, du prince Borghèse, du roi de Naples, du vice-roi d’Italie, de l’Archichancelier, di Vice-connétable et du prince de Bénévent qui prennent place à droite de l’Empereur. A gauche, se trouvent la reine d’Espagne, la reine de Hollande, la reine de Westphalie, la Grande-duchesse de Toscane, la princesse Pauline, le Grand-duc de Wurtzbourg, la vice-reine d’Italie, la Grande-duchesse héréditaire de Bade, les ministres et les grands officiers de l’Empire. Le cardinal Fesch entonne le Veni Creator, bénit l’anneau nuptial, pose les questions rituelles à Napoléon et à Marie-louise, reçoit les réponses, puis célèbre la messe au cours de laquelle les musiciens se surpassent. Après le Te Deum, le cortège se reforme. Napoléon a l’air sombre, à cause de l’absence des cardinaux. Thibaudeau écrit que la cérémonie fut " froide, triste comme un enterrement ". " Ah les sots ! murmure l’Empereur, je vois où ils veulent en venir…" Il pense, et avec raison, que les cardinaux protestent contre l’annulation de son mariage par l’Officialité de Paris, contre la captivité du Pape, contre l’annexion de Rome. Marie-Louise perçoit l’orage mais ne comprend pas la cause. Déjà elle est fatiguée des longueurs. C’est avec soulagement qu’on en voit la fin. Les dames d’honneur la débarrassent de son manteau, elle change de chaussures pour rejoindre la famille Bonaparte sur le balcon de la Salle des Maréchaux, où Napoléon la présente à la foule des mille cinq cents élus. A tous ces inconnus que lui présente son mari, il faut dire un mot gentil…
Kourakine, reposé de sa goutte, vient à la fin de la cérémonie et lorsqu’il aperçut Marie-Louise il la trouva changée à son avantage depuis qu’il l’avait vue à Vienne " Elle est jolie comme un ange ! " répétait-il…Metternich crut devoir le modérer : " Il est vrai que sa Majesté s’est singulièrement développée depuis 3 ou 4 ans, ses traits se sont formés, elle a beaucoup de grâce et de dignité, sa santé est parfaite elle est belle sans être jolie ". A six heures, même cortège sous les applaudissements pour se rendre à la salle des spectacles où a été dressé le grand couvert sur une table en fer à cheval. Napoléon prend place au centre, Marie-Louise à sa droite, Madame Mère à sa gauche. Dernière obligation, le concert où, avec une insistance qui frise l’inconscience, on donne, de nouveau, l’inévitable choeur de Glück, Iphigénie. Cette nuit-là, Paris est une immense kermesse. Après le feu d’artifice, les souverains se retirent, suivis du cortège de la cour. Avec les princes, les princesses et les grands dignitaires, ils entrent dans la chambre à coucher. Le grand aumônier de France et celui d’Italie procèdent à la bénédiction du lit... A un signe de l’Empereur, tout le monde se retire...

Le mardi 3 avril, les hérauts d’armes à cheval parcourent la ville distribuant des médailles d’or et d’argent frappées en mémoire de cet événement. Constantin de Grünwald note : grande réception de quinze cents invités. Il note pour le lendemain 4 avril, un hôte de marque se présente aux Tuileries : Metternich en personne. Le mariage de l’Empereur avec une Archiduchesse de la maison d’Autriche que Metternich a tant désiré, pour lequel il a tant combattu est maintenant chose faite. Mais est-ce vraiment un triomphe de sa politique ? Metternich veut en convaincre son entourage. Il veut le croire lui-même. Mais il est suffisamment versé dans l’art subtil de la diplomate pour ce pas reconnaître que ses desseins ont été contrecarrés par la brusque décision de l’Empereur. L’existence de l’empire d’Autriche est maintenant sauvée, mais avait-elle été vraiment menacée ? Le cauchemar du mariage russe s’est évanoui mais, se serait-il jamais fait en réalité ? Une chose est certaine : le consentement au mariage a été donné sans contrepartie aucune. Reste la perspective d’obtenir des compensations post factum qui ne peuvent se dérouler que dans une atmosphère amicale. Reste surtout l’espoir en influence qu’exercerait sur le système politique de Napoléon la nouvelle Impératrice des Français. Pour atteindre les deux buts il fallait se rendre à Paris. La décision de Metternich avait été subite, il l’avait communiquée à Schwarzenberg le jour même où parvint à Vienne la dépêche de la signature du contrat de mariage. Le 14 mars la veille de son départ, Metternich présente à l’Empereur François II un vaste programme : obtenir l’annulation des articles secrets du traité de paix qui empêchent l’augmentation des forces Autrichiennes, l’obtention d’un port sur la mer Adriatique, avec autorisation d’utiliser une route commerciale le long du littoral. Victor Bibl intitule le chapitre correspondant à cette séquence : " A la remorque de la France "...

Dix mois durant, le ministre Autrichien sera absent de son poste. Dix mois durant, il s’efforcera de circonvenir le gouvernement de Napoléon et de réaliser ses ambitions. Dix mois durant, il ira de désillusions en désillusions. La ligne de conduite de Napoléon est toute tracée : combler Metternich d’attentions avec des conversations interminables. On n‘accordera rien ou peu. Les familles Metternich et Schwarzenberg auront la restitution de certains droits de propriété dont le roi de Wurtemberg les avait spoliés. Metternich passera dix mois à batifoler. Pour s’en rendre compte il faut lire les mémoires de la Duchesse d’Abrantès ou Stendhal qui prétend qu’il portait au poignet un bracelet tressé des cheveux de Caroline Murat. Madame de Metternich est parfaitement au courant des frasques de son mari, ça fait partie de sa fonction. Il lui arrive même, indulgente de le sortir du pétrin, dans le cas précis de l’altercation avec Junot...

laroutenapoleon@yahoo.fr
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